Le grand bouleversement

Reportons-nous il y a 40 ans dans Grant Park, à Chicago, où se déroule la convention démocrate qui doit choisir le successeur de Lyndon Johnson qui a démissionné quelques mois auparavant. L'année 1968 est une des plus tragiques de l'histoire moderne de ce pays. Au printemps, Martin Luther King est assassiné, des émeutes éclatent un peu partout dans les ghettos noirs. Favori des jeunes et des Noirs, Robert Kennedy est assassiné lui aussi, l'armée américaine s'embourbe au Vietnam et les campus américains se mobilisent contre la guerre. C'est dans ce contexte que se déroule la convention démocrate et que s'installent dans Grant Park des dizaines de milliers de «peaceniks» qui soutiennent la candidature du progressiste et pacifiste Eugene McCarthy.

Le maire de Chicago, Richard Daly est un homme corrompu qui contrôle l'appareil démocrate et qui appuie, comme l'establishment du parti, Hubert Humphrey. Il ordonne à la police et à la Garde nationale de vider Grant Park et de chasser tous les manifestants de la ville. La charge sera d'une violence inouïe, même des journalistes célèbres comme Dan Rather et Mike Wallace sont brutalisés. En novembre, Richard Nixon défait facilement Humphrey, et depuis, sauf durant 12 ans, la présidence échappera aux démocrates. En 1968, les démocrates s'appuient sur le sud raciste, les ouvriers blancs et la minorité noire. Durant les années qui suivront, cette coalition s'effondrera. Avec Reagan, le sud devient républicain. Les ouvriers votent Bush en 2000 et encore plus après le 11-Septembre. Les Noirs, traumatisés par la mort de King et par le peu de progrès dans leur situation cessent de s'enregistrer et se retirent de la vie politique. Les jeunes qui appuyaient majoritairement les démocrates se réfugient dans le cynisme politique et cessent de s'intéresser à la politique. Avec Reagan, s'installe la doctrine du laisser-faire et de la dérégulation. Le mot «gouvernement» devient un mot maudit et péjoratif même pour les démocrates.

***

Mardi dernier, des dizaines de milliers de jeunes, de Noirs et de travailleurs syndiqués célébraient la victoire d'Obama dans ce parc emblématique qui incarne tant de blessures américaines. Cela ressemblait à la célébration d'une guérison miraculeuse. Que s'est-il passé?

Premièrement, les Américains ont voté (un taux de participation record) et, inspirés par le charisme d'Obama et la cassure symbolique que représente l'élection d'un Noir, les démocrates ont réussi à mettre sur pied une nouvelle coalition. Deuxième facteur: il y a eu la crise financière qui a fait comprendre à bien des Américains que la Bible néolibérale ne les avait pas menés au ciel, mais en enfer.

Parlons de cette nouvelle coalition. Ce sont les jeunes d'abord qui ont vu dans le jeune sénateur l'occasion de mettre derrière eux un passé honteux, ainsi que la possibilité de se désengager plus rapidement de cette nouvelle guerre du Vietnam qu'est l'Irak. Jamais dans l'histoire américaine, ils n'ont voté aussi massivement. Les Noirs aussi, qui ne s'enregistraient plus, qui ne votaient plus. Ils ne pouvaient rater une telle occasion. Les latinos et les électeurs d'origine asiatique, qui avaient favorisé Hillary Clinton, ont rapidement compris, crise aidant, qu'ils étaient plus démocrates que partisans de Clinton. Et puis, il y a dans ce vote le symbole de la fin de la génération de la guerre froide. Dans la Petite Havane de Miami, la communauté cubaine qui votait toujours républicain s'est scindée: les vieux anti-Castro ont voté McCain et les jeunes ont voté pour Obama. On peut donc affirmer qu'on assiste à un changement générationnel aux États Unis et à un réalignement profond du paysage politique.

***

La crise, maintenant. L'Ohio est le genre d'État qui est profondément touché par la crise économique américaine. C'est le pays du charbon, des aciéries, de l'industrie manufacturière. État de cols bleus conservateurs blancs, il avait fait un triomphe à Hillary Clinton. Ces gens votaient Bush car ils sont de ceux (une majorité d'Américains) qui ont cru depuis Reagan que le gouvernement était l'ennemi des citoyens et aussi de la croissance économique. Ils furent les premiers à vivre concrètement, avec les détenteurs d'hypothèques bidon, la crise financière et le ralentissement économique. Ils ont regardé avec effroi la faillite de Sherrey-Lehman, les turbulences chez les grands prêteurs hypothécaires, la chute vertigineuse de Wall Street. Puis ils ont constaté abasourdis que seul le gouvernement, que seul plus de gouvernement dans l'orientation de l'économie pouvait sauver le pays de la faillite. Ils ont accepté rapidement, parce que même les banquiers le disaient, que le système financier ne pouvait continuer à fonctionner selon les règles du laisser-faire.

Ce qui empêchait ces ouvriers de voter démocrate, c'est qu'ils croyaient, comme on le disait depuis Reagan, que les démocrates étaient des «liberal big spenders». Et voilà qu'un gouvernement républicain et conservateur injecte 700 milliards dans le système financier et nationalise partiellement des banques et des compagnies d'assurance. L'anathème auquel on vouait les démocrates était levé par ceux même qui l'avaient créé. Les ouvriers de l'Ohio ont cessé d'avoir peur des démocrates. Et c'est peut-être là le bouleversement le plus profond qui s'est produit durant cette campagne électorale. La réhabilitation de la notion de gouvernement comme garant du bien commun et aussi la prise de conscience que la politique est autre chose qu'un jeu de pouvoir, mais une partie essentielle de la santé d'une société.
7 commentaires
  • Serge Charbonneau - Inscrit 8 novembre 2008 07 h 16

    Merci

    Merci pour cet excellent texte. Un texte truffé d'information historique et assortie de liens entre ces faits et qui est le fruit d'un travail journalistique rigoureux.

    C'est bon de lire quelque chose qui nous en apprend un peu. Le journalisme est rare dans les chroniques.

    Merci M. Courtemanche.


    Serge Charbonneau
    Québec.

  • Roland Berger - Inscrit 8 novembre 2008 10 h 33

    Bravo !

    Monsieur Courtemanche, que bien des commentaires passés ont traité de gauchiste impénitent, étale et explique la faillite de l'idéologie de ceux qui les ont fait. Étrange, on les voit moins depuis un certain temps...
    Bravo et merci !
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Hélène Tremblay - Abonnée 8 novembre 2008 11 h 53

    Bis

    J'ajoute ma voix à celle de Serge Charbonneau. Quelle synthèse édifiante! Encore une fois merci, Monsieur Courtemanche.

    Hélène Tremblay
    Sherbrooke

  • Claude Salois - Abonné 8 novembre 2008 15 h 10

    Question sur Obama-Daley

    Plusieurs sources ont attribué à Richard Dayley, maire de Chicago, un rôle important dans la carrière politique et la candidature à la présidence de Barack Obama. Ce R. Dayley est le fils de l'autre qui en 1968 avait fait chasser les manifestants favorables au sénateur Eugene McCarthy. Cela peut-il nous inciter à nous demander si, comme J. Kennedy, B. Obama pourrait se révéler, sous une image séduisante de quasi-Messie, un politicien "comme les autres"?

  • Tim Yeatman - Abonné 8 novembre 2008 15 h 34

    Québec, sens-tu cette vague de changement?

    Et maintenant il faut se trouver un politicien au Québec qui aura le charisme qui inspirera toutes ces jeunes familles qui poussent des carosses dans les parcs et les rues bordées d'arbres, ces jeunes sportifs friand de grand air qui parcourent nos pistes cyclables et nos routes de campagnes, ces personnes qui se soucient de leur santé et cuisinent des repas équilibrés avec soin, ces citoyens alertés aux dangers de la pollution, de la corruption et de la puissance d'influence des grandes corporations sans scrupules.


    Et maintenant nous cherchons tous une personne qui saura donner espoir aux jeunes et moins jeunes, qui saura redonner une signification au geste d'aller voter. Une personne au Québec qui ralliera les pacifistes, les écolos, les intellectuels, les artistes, les scientifiques, les bénévoles, tous ceux qui accordent de l'importance aux valeurs humaines.


    À quand le grand boulversement au Québec?


    Johanne Dion
    sur le courriel de mon conjoint
    Richelieu, Qc