Essais québécois - Christian Dufour contre les moutons

Un exemple d’anglomanie au Québec, selon Christian Dufour: certains artistes francophones à la Pascale Picard ne jurent que par le succès en anglais.
Photo: Jacques Nadeau Un exemple d’anglomanie au Québec, selon Christian Dufour: certains artistes francophones à la Pascale Picard ne jurent que par le succès en anglais.

Le politologue Christian Dufour présente son essai Les Québécois et l'anglais comme «un signal d'alarme». «En effet, écrit-il, une partie des francophones semblent tentés d'abdiquer l'essentiel sous couvert d'ouverture au monde, de tolérance et de soi-disant réalisme. [...] On en vient à valoriser à ce point le bilinguisme et l'anglais qu'on ne se préoccupe plus vraiment de la prédominance du français dans toute une série de domaines.»

Pour ceux qui savent à quel point c'est d'abord la langue qui définit l'expérience historique et existentielle d'un peuple, il y a de quoi s'inquiéter pour l'avenir de la majorité québécoise. Et le pire, suggère Dufour, c'est que cette menace provient surtout des francophones eux-mêmes. Selon une récente étude du Conseil supérieur de la langue française, les jeunes francophones québécois ressentent «un grand sentiment de sécurité à l'égard du français au Québec» et ont tendance, par souci de bonne entente, à opter pour l'anglais comme langue de travail et de conversation dès qu'ils entendent un accent autre que typiquement québécois. «Sous les beaux oripeaux à la mode, constate Dufour, sous leurs allures cool, bon nombre de jeunes Québécois sont en 2008 de beaux moutons dociles en ce qui a trait au rapport avec la langue anglaise.»

Si on ajoute à cette juvénile tentation de l'abdication le cas de ces ministères et organismes du gouvernement du Québec qui offrent des services en anglais sur demande, celui des compagnies contrôlées par des francophones — par exemple la Banque Nationale — qui pratiquent le bilinguisme dans leurs messages d'attente téléphonique, celui des artistes francophones à la Pascale Picard qui ne jurent que par le succès anglo et celui des milieux intellectuels dans lesquels ne pas parler anglais est souvent perçu comme honteux, force est de constater que les jovialistes, dans ce dossier, sont des suicidaires heureux.

Attention, lance Christian Dufour. Notre situation géopolitique ne se compare pas à celle de certains pays européens (Pays-Bas, Norvège, Suède, Danemark) que l'on nous présente comme des modèles de multilinguisme. Ces pays sont indépendants, n'ont pas de minorité anglophone et se situent dans un environnement où règne la diversité linguistique et culturelle. Le bilinguisme de leurs citoyens, d'ailleurs, est le plus souvent rudimentaire.

Le cas du Québec, situé au coeur de l'anglophonie, est radicalement différent. C'est la raison pour laquelle «une certaine crainte face à la progression de l'anglais au Québec, une peur de se faire avoir, folkloriser, voire assimiler, n'a rien d'irraisonnable, quoi qu'en diront ceux qui la ridiculiseront». Au Canada, le pourcentage des francophones est «en systématique régression» et, dans la grande région de Montréal, la place du français comme langue maternelle et comme langue d'usage à la maison est en baisse. Aussi, insiste Dufour, dans ce contexte, faire l'éloge du multilinguisme est «mystificateur» parce que ce dernier «servirait au Québec à camoufler le retour de la vieille domination de l'anglais, après que le bilinguisme lui eut servi d'étape».

Les Québécois francophones sont déjà, en comparaison avec la plupart des peuples de la planète, très bilingues. C'est bien sûr une bonne nouvelle dans la mesure où ce bilinguisme reste individuel et, surtout, non essentiel. La connaissance d'une autre langue doit être considérée comme un savoir parmi tant d'autres et non comme une obligation moderne. À ce titre, par exemple, et pour refroidir les fanatiques du bilinguisme, Dufour, citant Christian Rioux, rappelle «qu'un grand nombre de personnalités politiques internationales de premier plan ne [parlent] pas anglais, ni à Berlin, ni à Moscou, ni à Madrid, ni bien sûr à Paris».

Les Québécois francophones n'ont donc pas à devenir tous bilingues pour éviter les limbes de l'histoire. Au contraire. À la suite de Victor-Lévy Beaulieu, Dufour avance que la généralisation du bilinguisme au Québec nuirait grandement au statut du français. Les non-francophones ne seraient plus motivés à apprendre le français, l'élite canadienne-anglaise et fédérale mettrait aussi un terme à ses efforts en ce sens et les produits culturels en français perdraient un important marché. Le résultat inévitable serait un recul du statut du français et un affaiblissement de l'attachement à cette langue sans laquelle — c'est une puissante évidence trop souvent incomprise — nous ne serions plus ce que nous sommes, mais d'éternels citoyens de deuxième zone de l'anglophonie.

«L'objectif de cet essai, insiste Christian Dufour, n'est pas de partir en guerre de façon ringarde contre un anglais présent dans notre société de multiples façons.» Le politologue rappelle en effet à plusieurs reprises que l'anglais — comme langue et comme culture — est «une partie intégrante de notre identité» et qu'il importe, pour cette raison même, de le reconnaître (contre les purs et durs qui le nient) et de le gérer (contre la tentation minoritaire fataliste). «La pertinence de la règle de la claire prédominance du français au Québec [sans prohibition de l'anglais], explique Dufour, trouve son origine dans le fait que, même s'il a été important, l'ajout britannique n'est pas au coeur de l'identité québécoise de la même manière que le sont le vieux fond français et le vieux fond canadien de l'époque du Régime français. [...] Essayer de bilinguiser le Québec, c'est vouloir réécrire l'histoire, en faisant de 1763 le moment fondateur de notre identité sans en voir les aspects négatifs.»

Dufour invite donc les Québécois francophones à affirmer le français dans leur vie privée et au travail. Au plan collectif, il plaide notamment pour que l'administration publique dispense ses services en français (sauf exceptions légales), pour une gestion prudente de l'immigration, pour des politiques publiques natalistes et pour des règles contraignantes en matière linguistique au besoin (en ce qui concerne la liberté de choix linguistique au cégep, par exemple).

Dufour, qui s'égare un peu en évoquant une certaine «médiocrité» québécoise, rappelle néanmoins avec raison que la claire prédominance du français au Québec est, non seulement notre distinction, mais notre oxygène même.

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Les Québécois et l'anglais

Le retour du mouton

Christian Dufour

Les Éditeurs réunis

Sainte-Angèle-de-Monnoir, 2008, 152 pages
6 commentaires
  • Laurent Lemieux - Inscrit 8 novembre 2008 10 h 31

    encore et encore

    Encore la question d'indentité, quelqu'un pourrait-il m'expliquer quel est ce problême, quels en sont les symptômes, si je n'ai pas ce problême, est ce que je devrais m'exiler car pour être un vrai québécois il semble que je devrais déchirer ma chemise tous les matins sur la place publique en avouant que je n'ai pas ce problême dont la seule solution est l'indépendace politique, je suis libre et indépendant je n'ai pas de probleme d'identité ni ici ni ailleur, et je parlerai québécois jusqu'à ma mort et mes enfants et mes petits enfants aussi.

  • R. N. Proulx - Abonné 8 novembre 2008 13 h 09

    Laissons les artistes choisir la langue qui leur convient le mieux

    Dans l'article, on mentionne «celui (le cas) des artistes à la Pascale Picard qui ne jurent que par le succès anglo». Pour ma part, je respecte au plus haut point le choix des artistes de s'exprimer dans la langue qui leur permet la meilleure intégration de la mélodie, des paroles et de la voix. C'est cette combinaison optimale qui caractérise les artistes qui se démarquent. C'est aussi ce qui fait que Mme Picard présente des compositions originales et de calibre, reconnues au plan international. Comme Québécois,je me sens plutôt fier de la Dame et je trouve dommage que M. Dufour la cite comme un exemple de «la juvénile tentation de l'abdication». Pour ma part, l'article du chroniqueur me porte à croire que l'essai n'est rien de plus q'un plaidoyé additionnel pour le repli sur nous-mêmes.

  • Michel Chayer - Inscrit 8 novembre 2008 14 h 39

    Sabir @Laurent Lemieux

    @Laurent Lemieux

    Le problème qu'évoque Christian Dufour tient aux Canadiens-français du Québec qui préfèrent s'exprimer médiocrement en sabir, si vous voyez ce que je veux dire.

  • Hélène Paulette - Inscrite 9 novembre 2008 09 h 22

    Le francais sera ou ne sera pas...

    L'experience du Quebec est unique et nous avons longtemps ete les seuls a defendre cette langue. Maintenant qu'on reconnait que le francais est menace a l'echelle de la planete, c'est a la Francophonie toute entiere de la defendre....

  • Robert Mayrand - Inscrit 9 novembre 2008 12 h 00

    Les tamalous linguistiques.

    Y a-t-il quelque chose de plus stérile, ennuyeux, déprimant et accablant que de vivre dans un pays qui n'en finit plus de défendre une langue que la population ne parle que de façom très approximative? C'est comme la pratique du grattage de plaies,une petit plaisir masochiste. T'as mal où toé?