La suspension de l'incrédulité...

Jacques Poulin: un écrivain pur, comme on dit qu’il y a de purs sprinters.
Photo: Clément Allard Jacques Poulin: un écrivain pur, comme on dit qu’il y a de purs sprinters.

Je m'attelle à cette chronique le 5 novembre 2008. Que pourrais-je alors pitonner d'autre, dans mon petit Google mental, que les mots «États-Unis d'Amérique»? Je pitonne donc, et voici ce qui apparaît, ce matin, sur mon écran-radar, juste après qu'une grande volée d'outardes, la dernière, filant plein sud, eut pratiquement arraché le toit de la maison: environ 38 millions de références à Barack Obama, Jacques Poulin, les États-Uniens, le Nobel.

Vers le milieu des années 80, la parution de Volkswagen blues a introduit, au coeur de la littérature québécoise, un espace qui, de Maria Chapdelaine à la Californie de Patrick Straram, avait représenté jusque-là un ailleurs au mieux exotique. Après Volkswagen blues, le mot «américanité» connaîtrait le succès local que l'on sait, affranchi des facultés et de la théorie pour devenir le cliché fourre-tout de notre géographie. Je n'ai guère le souvenir d'un très grand roman, mais il faut dire que j'étais jeune et fou. La documentation citée sous forme de paragraphes entiers placés entre guillemets me paraissait un encombrement plus qu'autre chose dans la quête de Jack Waterman. J'avais sans doute mal compris le projet, ce voyage moins à travers l'espace physique qu'à travers les couches de langage accumulées. Et j'avais trouvé plutôt... courte (!) cette malencontreuse éjaculation précoce de fond de parking avec la Grande Sauterelle, la seule fois où ils ont... enfin. Chacun son Poulin; le mien, fixé à jamais dans le souvenir par cet exercice éminemment injuste qu'est la lecture, étant le traducteur de bandes dessinées insulaire des Grandes Marées.

Lundi soir, dans l'amphithéâtre de la Grande Bibliothèque où le prix le mieux doté et le plus prestigieux de la littérature québécoise, le Gilles-Corbeil, lui a été décerné pour l'ensemble de son oeuvre, la foule attirée par l'événement était à l'image de la soif de notoriété de l'auteur brillant par son absence: c'était clairsemé dans les gradins. Et c'est presque un malaise qui se dégageait de cette entrevue filmée qui, jointe à un court billet lumineusement ironique, a tenu lieu de discours de réception. Malgré toute la bonne volonté de l'intervieweur Robert Lévesque, l'évidence crevait les yeux: nous avions affaire à quelqu'un qui ne confond pas littérature et discours, qui est, disons-le, à peu près incapable de parler, ce qui s'appelle parler, de littérature, ou même de faire semblant. Un écrivain pur, comme on dit qu'il y a de purs sprinters. Pour cet artisan, être en représentation est comme courir un 400 mètres haies avec une casserole attachée à la patte. Lundi soir, le voir s'enfarger était presque beau. J'ai lu Volkswagen blues à Vancouver, il y a déjà longtemps. Et moi qui en parle aujourd'hui comme d'un tournant (pour notre littérature, veux-je dire), il serait à peu près temps que je reprenne la piste. Relire Poulin, oui, quelque part entre Gaspé, la Little Big Horn et le Golden Gate.

Le minibus Volks de Waterman me mène tout droit au Westfalia de mon ami J. P. Girard, dit le Jumper. Depuis quelques années, j'ai eu droit à ma part de coups de règle sur les doigts, administrés de différentes façons (par courriel, par téléphone, en personne) par le Jumper chaque fois que j'avais eu le malheur d'appeler, dans cette chronique ou ailleurs, les Américains des Américains. Mon ami Girard me fait penser à l'ayatollah du bon parler qui sévit sur les ondes de Radio-Canada. On l'écoute. On sait que, techniquement, il a raison. Ensuite, on retourne aux affaires courantes et à nos merveilleux québécismes et on écrit «faire du pouce» plutôt que «faire du stop», en songeant que, si quelqu'un est incapable de sentir l'abîme affectif qui sépare ces deux actions, c'est bien tant pis pour lui. Quand l'expression se retrouve dans le manuscrit d'un roman, on prie pour que la correctrice ne soit pas une Française débarquée six mois plus tôt. Et si le québécisme est destiné à une chronique comme celle-ci, on croise les doigts en souhaitant très fort que le réviseur ne nous inflige pas le double opprobre d'une paire de guillemets «et» des caractères en italique...

Jean Pierre Girard, bref, a relancé sa vieille croisade cette semaine: Nous sommes américains, donc nous méritons nous aussi le nom d'Américains et sommes victimes, de la part de l'Empire, et comme si le fer à une cenne la tonne des années 50 et la guerre d'Afghanistan n'étaient pas assez, d'une entreprise de spoliation sémantique. De la même manière, vous vous en souviendrez sûrement, Astérix, dans le classique Astérix aux Jeux olympiques, s'exclamait: Nous sommes Romains! Nous faisons partie du monde romain...

Nous faisons partie du monde américain. Et affirmer que la réalité commence avec les mots pour la dire, j'en suis. Mais les vocables, comme les nations, ont une histoire, ce qui implique une charge affective singulière. La prochaine fois que j'irai boire une bière à l'Envol, je sais très bien que ma grosse Black, c'est à Jonquière que je vais la boire, pas à Saguenay. Je me connais.

Heureusement, Girard est un organisateur hors pair. Je lui propose donc de mettre sur pied, dans les plus brefs délais, un concours national: trouvez la nouvelle désignation de nos voisins du Sud. Deux termes semblent d'emblée proscrits: États-Uniens, qui du point de vue de l'euphonie est catastrophique, sans compter que, même aux pires moments de la dictature du prolétariat, nous n'avons jamais qualifié les Russes d'Union-Soviétiquois; et Yankees, qui historiquement a servi à désigner les habitants des États industrialisés du Nord. Or, à l'heure où un homme de couleur accède enfin à la présidence de nos bons vieux Zétats, il serait irresponsable de ne pas songer à ménager, dans la mesure du possible, les légendaires susceptibilités

du Vieux Sud.

Le Nobel, maintenant. Depuis 1980, la Pologne et l'Afrique du Sud ont remporté deux fois plus de prix Nobel de littérature que les États-Unis. Les deux Nobel de l'Afrique du Sud sont allés à des Blancs, celui des États-Unis à Tony Morrisson, une Noire. Trouvant sans doute que la situation devenait un peu gênante, le secrétaire perpétuel Horace Engdhal s'est publiquement fendu par avance d'une justification de ce désintérêt marqué et renouvelé pour la patrie de Philip Roth. Ses propos, qui ont causé tout le tintouin que l'on sait, peuvent se résumer comme suit: la littérature américaine est fermée sur elle-même, traduit peu, ne participe pas, bref, au «grand dialogue des littératures». Et de toute manière, affirmait sans sourciller le perpétuel, l'Europe demeure le centre littéraire du monde...

Que le Nobel soit, sinon un prix politique, du moins un prix idéologique, n'a rien d'une grande découverte. Tolstoï manquait d'idéalisme au goût du jury. Dieu et les armes à feu, grandes obsessions de la production états-unienne de la dernière décennie, ne sont pas des babioles très populaires auprès des belles âmes de l'humano-littérature mondiale. Je sais juste une chose: si Hemingway l'a eu pour Le Vieil Homme et la mer, Cormac McCarthy le mérite pour La Route.

Suspension of disbelief. C'est, paraît-il, l'état d'esprit idéal du lecteur qui commence une oeuvre de fiction. Non pas croire, mais suspendre l'incrédulité... Et c'est moi, l'Amérique, le monde devant Obama.

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