Regarder ailleurs

Dans La Traversée de la ville, Michel Tremblay propulse le lecteur dans le Montréal des années 1910.
Photo: Jacques Grenier Dans La Traversée de la ville, Michel Tremblay propulse le lecteur dans le Montréal des années 1910.

Après La Traversée du continent, La Traversée de la ville. Michel Tremblay l'avait annoncé, il a tenu parole. Il poursuit ses fouilles, continue de creuser l'enfance de Nana. Et le charme opère encore une fois.

Mieux: le romancier de 66 ans nous offre ici une sorte de condensé de son oeuvre. En un peu plus de 200 pages. Pas de temps mort, c'est tissé serré. Ça virevolte, ça vibre. C'est animé comme jamais. Et tragique, comme toujours.

Tout est là. Tout ce qui fait la force de l'univers romanesque et théâtral de Michel Tremblay depuis 40 ans. Et pourtant, on n'est absolument pas dans la redite, le remâchage, le vidage de tiroir. On est dans du neuf.

Comment dire: les mêmes thèmes reviennent, mais autrement. Les mêmes obsessions y sont, mais noyées dans un flot nouveau. Tout est tellement réel, senti. On ne sent jamais les ficelles, rien n'a jamais l'air plaqué, arrangé avec le gars des vues.

On est là, complètement. Tout au long. Pas seulement par bouts, non, tout le temps. À ce point-là, chez Tremblay, ça ressemble à du jamais vu.

On sent les odeurs, on goûte la nourriture, on voit les gens, les rues, les immeubles. On entend les conversations, points de suspension compris. Et les bruits ambiants. On touche, aussi, beaucoup, les tissus, les peaux, les objets.

Et en même temps, on est de l'autre côté. De l'autre côté du miroir. Là où se cachent les secrets, les non-dits. Les peines immenses, les blessures jamais guéries, les désirs inassouvis. Le désespoir. La contradiction des sentiments. Les rêves possibles et impossibles...

On est là, à Montréal, dans les années 1910. Avec Nana, la petite fille fraîchement débarquée de son village, en Saskatchewan. Avec sa mère, aussi, Maria, qui a fait une croix sur sa vie à Providence, au Rhode Island.

On alterne entre les deux. Maria qui débarque à la gare Windsor, traverse la ville d'ouest en est pour retrouver les siens. Et, deux ans plus tard, Nana qui traverse la ville d'est en ouest, se rend à la gare Windsor pour le grand départ.

Elle ne rêve que d'une chose, Nana. Rentrer au bercail. Retrouver ses deux soeurs, ses grands-parents. Réunir toute sa famille. Le père, lui, on l'oublie, il est mort en mer, paraît-il, mais qui sait...

Elle se prend pour une héroïne de roman, Nana. S'inquiète de ce qu'on dit à propos de la guerre qui fait rage dans les vieux pays, la guerre qui pourrait bien débarquer à Montréal, qui sait...

Elle achètera trois billets de train. C'est ce qu'elle se dit. Un pour son petit frère, un pour sa mère, et un pour elle, bien sûr. En Saskatchewan, tout le monde sera à l'abri, c'est sûr.

Sa décision est prise, elle réunit ses maigres économies, s'enfuit en secret. Elle verra bien. Elle se raconte des histoires, Nana. Elle n'y croit pas vraiment. Mais a besoin d'y croire, en même temps.

Pas si différente de sa mère, au fond. Impulsive au possible, Nana. Du genre à agir sur un coup de tête. Comme Maria. Et comme elle, quand tout va mal, elle a tendance à s'évader, à regarder ailleurs.

Chère Maria. Qui avait cru pouvoir recommencer sa vie il y a 12 ans. Qui avait fui son village, sa famille, sans se retourner. Pourquoi? «À cause de la pauvreté. Du destin. De la maudite bad luck qui semble la poursuivre partout quoi qu'elle tente pour essayer d'avoir une vie endurable, sinon normale.»

Et aujourd'hui, la voilà. Quittant les États-Unis, tournant le dos à la factrie de coton, à son appartement délabré. Étrangère à elle-même, plus que jamais. Démunie, paniquée, terrorisée.

Douze ans qu'elle n'a pas vu ses soeurs, son frère. Qu'elle a coupé les ponts. Comment renouer? Comment avouer son échec? Comment dire qu'elle est cent fois plus mal prise aujourd'hui? Qu'elle a besoin d'aide?

La traversée de la ville, c'est la traversée de deux vies liées par le destin. C'est deux êtres qui luttent pour échapper à leur destin. Pour échapper au «défaitisme naturel» de leur clan.

C'est deux êtres en fuite: une mère, une fille, qui sont soudées à leur clan plus qu'elles ne le croient. C'est aussi les autres femmes du clan. Qui sont tellement plus fortes qu'il n'y paraît.

C'est un monde de femmes qui tiennent le monde sur leurs épaules. Un monde de femmes sans hommes. Parce que les hommes, les «maudits hommes», sont ceux par qui «le malheur arrive tout le temps».

La traversée de la ville, c'est un monde de femmes dans un monde qui n'est pas fait pour elles, à une époque où coucher avec un homme sans être mariée et mettre au monde des enfants du péché faisait de vous une pestiférée.

La traversée de la ville, c'est la traversée des apparences. C'est le désir qui tremble, la vit qui bat, derrières les carcans, les tabous. C'est l'entraide, la tendresse, derrière l'indifférence feinte. Et le rire, la drôlerie, qui nous attendent au tournant.

C'est le récit qui s'imbrique dans un autre récit qui s'imbrique dans un autre récit... comme par magie. C'est un mélange de dialogues savoureux, de scènes vivantes. De confidences émouvantes et de souvenirs épars.

Tout cela, vu de l'intérieur, et de l'extérieur. Porté par des personnages complexes, torturés, attachants. À la fois ordinaires et extraordinaires. À la fois prisonniers de leur époque, et hors-temps.

La traversée de la ville, c'est Tremblay qui revisite son histoire familiale en la réinventant. Et c'est notre histoire en même temps. Toute québécoise qu'elle soit. Celle de notre ville, aussi, toute montréalaise qu'elle soit.

C'est surtout notre condition, humaine, universelle. Vue par un Michel Tremblay plus juste que jamais, plus en contrôle que jamais de son art.

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Collaboratrice du Devoir

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La traversée de la ville

Michel Tremblay

Leméac/Actes Sud

2008, 216 pages