Romans québécois: Tombeau d'un couple étrange

Ç'aurait pu être une simple harlequinade, tant cela paraît joli, improbable, touchant: une jeune femme qui a grandi à Ville Mont-Royal et un artiste peintre né à Saint-Henri tombent amoureux à New York en 1944. Elle, qui est déjà mariée à un pianiste, va séjourner brièvement au Nevada pour y expédier plus commodément les procédures de divorce et se rendre disponible à son nouvel amour.

C'est l'histoire de ce couple aux origines désassorties que raconte La Femme du peintre. S'agirait-il d'une version embourgeoisée, chamboulée de Bonheur d'occasion? Quoi qu'il en soit, les personnages du roman de Durand ont bel et bien existé. René Marcil était un peintre, décédé en 1993, et Evelyn Rowat — et non Rowart, comme il est écrit au dos du livre —, sa compagne, serait morte sans doute récemment. Le roman de Durand, dédié à Madeleine Gagnon et à des enfants, l'est également, dans un deuxième temps, à la mémoire de cette dame Rowat dont on ne saura pas quels «pans de sa vie singulière» la romancière a retenus pour ce qu'elle présente comme une fiction.

Pour l'anecdote, on saura qu'Evelyn Rowat avait une sensibilité, voire un tempérament d'artiste. Au moment où elle tombe amoureuse de Marcil, elle est déjà une dessinatrice de mode très en demande. Marcil, lui, est un peintre désargenté qui se voue tout entier à son art. Ils s'étaient connus à Montréal, mais il leur aura fallu l'éloignement new-yorkais pour se rapprocher.

Car tous deux ont un passé à oublier, personnes et lieux confondus, chacun pour ses raisons propres. Elle surtout. Un père biochimiste, affectueux, mais qui fermait les yeux sur les agissements de sa femme, une batteuse d'enfants, une bourgeoise entretenue qui n'en avait que pour son standing acquis tardivement. Chez les Rowat, on n'a que mépris pour les Canadiens français, «ce petit peuple de boîtes à lunch et de tavernes», et la mère, qui fut naguère une petite institutrice, se pose en grande dame soucieuse de son rang. Elle sera traitée d'«hercule de foire», de «Sissi de roture», d'«ogresse», de «régente cacardeuse», de «caniche pommadé». Qui dit et pense cela? Sa fille ou, relayée par une complicité imaginaire, la narratrice, c'est-à-dire Durand elle-même? Rien, en tout cas, n'est trop méprisant pour désigner cette marâtre, ce qui expliquerait que sa fille, par réaction, serait devenue une «coriace».

Impulsive, Evelyn Rowat a voulu très tôt gommer toutes les traces de son passé. De même, apparemment, pour René Marcil. Pour eux deux, une consigne commune: «Ne pas regarder en arrière, plus jamais Saint-Henri, plus jamais TMR»; «Plus jamais la famille, plus jamais les amis, les fanions, les lampions, les glaçons, plus personne, jamais.» Reste donc, à ces deux jeunes gens, en cette fin de Deuxième Guerre mondiale, à se lancer dans une vie refaite à neuf, toute fuite en avant.

C'est dans l'art, pratiqué et contemplé, de même que dans la découverte d'étrangetés — celles de villes ou de campagnes proches ou lointaines — qu'Evelyn et René Marcil vont alimenter leurs manques respectifs. Paris sera un beau monstre; Londres, un lieu de refuge inattendu; l'Irlande, la révélation du sens profond de la mélancolie. Ce seront également le sud de la France, très van-goghien, ou le cap Tourmente, tous lieux dont René Marcil et sa comparse essaient de s'imprégner: de la vie trépidante des villes, ou de la beauté des formes et des proportions de paysages façonnés par des siècles de travail. Ces endroits si divers sont chéris dans l'instant de leur découverte, mais aucun n'offre à Marcil l'apaisement définitif.

À chaque endroit — c'est parfois dans un musée, devant la toile d'un peintre célèbre —, seuls ou ensemble, c'est un moment d'éblouissement — une émotion esthétique puissante mais fugace. La Femme du peintre relate donc, sur un demi-siècle, l'errance plutôt confortable d'un artiste qui a eu cette chance d'être accompagné et soutenu par une femme dont les revenus confortables lui ont permis de le faire vivre. Cette femme aura été le mécène intime de ce peintre, son agent. Son souffre-douleur, parfois. Sa confidente, toujours. René Marcil, tel qu'il est raconté ici, était un artiste tourmenté, sujet à des accès de schizophrénie, comme il le confie dans une de ses lettres, qui aspirait à un idéal inatteignable: saisir la présence du vent sur ses toiles, rendre visibles les odeurs, faire de ses couleurs des notes de musique.

De la vie de ce couple, Monique Durand a fait un récit de style pointilliste, pourrait-on dire, dont les 51 courts chapitres suivent le plus souvent le fil de la chronologie, de 1935 à 2001. Ce sont chaque fois de courts instants, des émotions fugitives relatés dans un mélange — très rare — de sobriété réaliste et de prose poétique. Certains chapitres (les chapitres 29 et 30) sont superbes. Il y en a d'autres, en revanche, où on trébuche sur une écriture poétisante, où les comparaisons, les métaphores filées, les assonances ou allitérations sont nettement de trop. Ainsi de la dureté de la mère d'Evelyn, «laissée en jachère, dont le vent de l'atavisme a semé les graines dans l'âge», ou d'un dessin d'après modèle où il y aurait «des éclaboussures de corps dans le cloaque du burinage».

En revanche, on lira des descriptions sèches, très efficaces, de la laideur de maisons usinées ou de la déchéance d'un village. Ces registres, assez bien agencés, composent un roman où se conjuguent émotions esthétiques et sentiments amoureux, l'histoire d'un couple dont les deux protagonistes furent de grands avaleurs d'espace. Evelyn Rowat et René Marcil se sont imprégnés tant et plus de lieux et d'ambiances, mal à l'aise qu'ils furent tous deux avec le temps. Leur passé respectif surtout, refusé et qui refluait avec entêtement.

La Femme du peintre est sans doute un hommage posthume d'une romancière à une amie chère, et à sa vie singulière. C'est, pour nous, le récit d'une relation amoureuse qui conserve ses zones d'ombre. On le lit et on en sort avec l'impression d'avoir fréquenté ces personnages dans leur intimité, sans avoir connu tout à fait ce couple moderne, avant-gardiste compte tenu de l'époque, étrange et pourtant attachant.


La Femme du peintre
Monique Durand
Le Serpent à plumes
2003, 191 pages