Ce n'est pas simple, l'Amérique

Columbus, Ohio — Comme chaque premier samedi du mois, les galeristes du quartier Short North de Columbus organisent des vernissages ouverts au grand public. En ce samedi 1er novembre, il faisait un temps splendide, inhabituel pour cette période de l'année.

À 18 heures, les terrasses de ce quartier — qui fait penser à l'avenue Laurier dans Outremont — étaient ouvertes, le mercure indiquait 23 degrés Celsius, et des musiciens de rue participaient à créer une atmosphère tout en douceur. La galerie Mahan mettait en vedette les oeuvres de Jeff Shaw, un professeur d'art et peintre qui décrit son style comme de l'art abstrait «old school». Ses oeuvres aux couleurs vives dénotent une technique très raffinée.

J'ai engagé la conversation avec ce peintre au début de la soixantaine, qui a conservé les allures de ceux qui ont combattu la guerre au Vietnam. Je devine qu'il a probablement adoré la musique de Janis Joplin et de Jim Morrison et communié à la contre-culture. Il s'étonne que je lui demande pour qui il va voter. «Obama évidemment, je n'ai pas d'autre choix», me dit-il. «Je ne peux quand même pas voter pour McCain», ajoute-t-il sans aucune agressivité dans le ton.

Je lui mentionne que, plus tôt dans la journée, j'avais visité à l'Ohio Historical Center, Rockwell's America, l'exposition-concept consacrée à un des artistes les plus marquants de l'histoire des États-Unis, Norman Rockwell. Jeff Shaw me parle avec admiration de la technique exceptionnelle de ce peintre-illustrateur, connu surtout pour avoir été l'illustrateur des couvertures du Saturday Evening Post. Ce magazine, fondé au début du XVIIIe siècle par Benjamin Franklin sous le nom de Pennsylvania Gazette et disparu en 1969, avait dans ses belles années un tirage hebdomadaire de trois millions d'exemplaires. Il a surtout été le véhicule d'une certaine culture populaire américaine. Des noms aussi prestigieux que F. Scott Fitzgerald, Ray Bradbury et John Steinbeck y ont publié de courtes nouvelles, mais lorsqu'on parle du Saturday Evening Post, on pense d'abord à Norman Rockwell, décédé en 1978. Steven Spielberg, qui possède une importante collection des oeuvres qui se sont retrouvées en couverture du Post, a dit de lui: «Plus que n'importe quel artiste américain, Rockwell a peint le rêve américain.»

Je lui mentionne que, plus tôt dans la journée, j'avais visité à l'Ohio Historical Center, Rockwell's America, l'exposition-concept consacrée à un des artistes les plus marquants de l'histoire des États-Unis, Norman Rockwell. Jeff Shaw me parle avec admiration de la technique exceptionnelle de ce peintre-illustrateur, connu surtout pour avoir été l'illustrateur des couvertures du Saturday Evening Post. Ce magazine, fondé au début du XVIIIe siècle par Benjamin Franklin sous le nom de Pennsylvania Gazette et disparu en 1969, avait dans ses belles années un tirage hebdomadaire de trois millions d'exemplaires. Il a surtout été le véhicule d'une certaine culture populaire américaine. Des noms aussi prestigieux que F. Scott Fitzgerald, Ray Bradbury et John Steinbeck y ont publié de courtes nouvelles, mais lorsqu'on parle du Saturday Evening Post, on pense d'abord à Norman Rockwell, décédé en 1978. Steven Spielberg, qui possède une importante collection des oeuvres qui se sont retrouvées en couverture du Post, a dit de lui: «Plus que n'importe quel artiste américain, Rockwell a peint le rêve américain.»

Il faudra attendre des années avant que Rockwell n'aborde le thème tabou de cette société où règne, un siècle après l'abolition de l'esclavage, la ségrégation. Il produira alors certains de ses tableaux les plus chargés d'émotion, dont le célèbre The problem we all live with... On y voit la jeune Lousianaise noire de six ans, Ruby Bridges, se rendant à l'école entourée de quatre colosses blancs de la police fédérale et passant devant un mur souillé de tomates éclatées sur lequel on pouvait lire un graffiti disant «nigger».

La scène illustrait la commotion créée par la décision du président Eisenhower de prendre tous les moyens nécessaires pour que soit respectée la décision d'un tribunal qui avait ordonné à une école exclusivement blanche d'admettre la jeune enfant à l'école primaire.

Cette Amérique innocente où même les soldats ont l'air inoffensif de gens ordinaires qui partent répandre à l'étranger la recette miracle qui a permis à l'Amérique de devenir ce que le président Ronald Reagan appellera dans les années 80, «cette cité lumineuse en haut de la colline», fait rêver encore bien des gens ici. C'est cette nostalgie que le tandem McCain-Palin a essayé de récupérer au cours des dernières semaines, en parlant de l'Amérique «réelle et plus patriote».

J'ai osé demander à quelques visiteurs à l'exposition Rockwell's America pour qui ils allaient voter et je n'ai pas été surpris de les entendre répondre spontanément «je vote pour McCain». Darlene, une employée de l'Ohio Historical Society impliquée dans la présentation de cette magnifique exposition, m'a confié qu'elle allait voter pour Obama. Et puisqu'elle semblait connaître très bien l'oeuvre de Norman Rockwell, je lui ai demandé pour qui, selon elle, le peintre aurait voté. Sa réponse: «Probablement pour les démocrates, parce qu'il vivait au Massachusetts et aussi parce que son éducation et les gens qu'il fréquentait le menaient dans cette direction.» Elle me précise: «Vous savez, Rockwell s'inspirait de la société dans laquelle il vivait, et cette société séparait les communautés. Il n'y avait essentiellement pas de Noirs dans son environnement. C'était la réalité de l'époque.»

À la galerie Mahan, Jeff Shaw, le peintre et professeur d'art, me mentionne que Rockwell s'inspirait des réalistes européens du XIXe siècle, qu'il admirait beaucoup, et qu'il a été un précurseur de l'école des hyperréalistes. Quand je lui mentionne qu'au-delà de sa technique, Rockwell représentait aussi une certaine image idéalisée de l'Amérique, il me répond: «Vous avez raison, mais son imagerie occultait les conflits latents dans la société américaine de son époque. Il le faisait sciemment, car c'est cet angle de vision de l'Amérique qui l'intéressait. Au fond, il était très honnête, et son célèbre tableau inspiré du conflit racial en Louisiane en témoigne.»

Au vernissage des oeuvres de Jeff Shaw, j'ai aussi demandé à quelques visiteurs pour qui ils allaient voter, et les réponses étaient toutes aussi spontanées que celles entendues à l'exposition Rockwell, «je vote pour Obama». Mais en Amérique, il n'y a jamais rien de simple. Le copain de la galeriste, un gars dans la mi-trentaine qui se fondrait parfaitement dans le décor du Plateau Mont-Royal, n'a pas hésité un seul instant à dire: «Je vote pour McCain. Obama n'est rien d'autre qu'un socialiste, et je ne peux pas les blairer.»

Décidément, ce n'est pas simple l'Amérique!

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