Hors-jeu: Deux France pour le prix d'une

Les Bleus comptent dans leurs rangs le meilleur buteur de la Premier League anglaise, du Calcio italien et de la première division française, Djibril Cissé.
Photo: Agence France-Presse (photo) Les Bleus comptent dans leurs rangs le meilleur buteur de la Premier League anglaise, du Calcio italien et de la première division française, Djibril Cissé.

Il suffit parfois de bien peu de chose pour changer le cours de l'histoire, cette vieille dame qui bégaie. Si, ce 3 juillet 1998 au Stade de France, Luigi di Biagio la met dedans lors du dernier tir de la séance de penaltys en quarts de finale de la Coupe du monde, si, ce 2 juillet 2000, l'arbitre Anders Frisk n'ajoute pas quatre mais trois minutes d'arrêts de jeu au temps réglementaire, Sylvain Wiltord ne marque jamais pour pousser la finale de l'Euro en prolongation, et paf, au lieu de la France, c'est l'Italie qui se pète les bretelles avec le double titre de champion du monde et d'Europe des nations.

C'est bien pour dire qu'avec des si, ou plutôt, comme disait un intellectuel de ma connaissance, si les chiens avaient des scies, il n'y aurait plus de poteaux.


Mais comme il n'y a pas de si, c'est bien la France qui sera, à compter du match d'ouverture de la World Cup 2002 dès potron-jaquet demain (7h30 HAE) contre le Sénégal, dans la mire des 31 autres concurrents. Les adeptes des émotions vraiment très fortes sont d'ailleurs invités à ne pas manquer les activités d'avant-match, moins pour entrapercevoir le prince Takamado et son épouse la princesse Hisako en visite officielle en Corée du Sud — la première de membres de la famille impériale nippone depuis la Deuxième Guerre mondiale, il paraît qu'Akihito a la rancune tenace — que pour admirer les Bleus alignés sur le terrain entonnant La Marseillaise, toujours un grand moment de transports.


On pourra ainsi établir un début de base de comparaison avec les autres bleus, la Squadra Azzurra, dont les membres ont annoncé qu'ils ne chanteront rien du tout parce qu'ils sont écoeurés de se faire dire qu'ils ne connaissent pas les paroles de leur hymne national, Fratelli d'Itália, alors que, selon le milieu de terrain Gennaro Gattuso, ils le chantent au moins une fois par jour, et parfois jusqu'à trois, y compris dans l'autobus qui transporte l'équipe.


La France, donc, sans son Zizou d'entrée de jeu (on le saura). Mais qui, à ce sujet, devrait se souvenir de la Coupe de 1962, quand le grand Pelé s'était fait sa propre élongation à la cuisse au deuxième match du premier tour et n'était jamais revenu. Après sa blessure, Pelé avait dit à son remplaçant, Amarildo, que celui-ci était «protégé par Dieu» et qu'il allait connaître un grand tournoi, ce qu'il fit, et le Brésil se rendit jusqu'à la victoire finale. Si le Très-Haut intervient aussi en faveur de Youri Djorkaeff, qui prendra la place de Zidane, on ne sait jamais.


Car le surnaturel tient une place de choix en football. Dieu lui-même est amateur, ainsi que l'a prouvé l'archevêque de Canterbury, qui a autorisé ses prêtres à modifier l'horaire des messes pour éviter qu'elles n'entrent en conflit avec les matchs, notamment l'Angleterre-Suède de dimanche, qui aura lieu à 10h30 heure du méridien de Greenwich. Les prières faites à ce moment, faut-il croire, tomberaient dans l'oreille d'un sourd, ou du moins d'un Tout-Puissant au tympan en santé mais occupé à autre chose.


Et à défaut de Dieu, il est d'autres voies insondables. Tenez, une petite question: qui affrontera la France demain? Cinq points pour vous si vous avez répondu le Sénégal, et dix points si vous l'avez fait sans avoir lu le troisième paragraphe de cet article. Or le Sénégal, vainqueur ultra-étonnant d'un groupe de qualification qui comprenait le Maroc, l'Égypte et l'Algérie, a une histoire récente trouble.


Lors de la dernière Coupe d'Afrique des nations, en janvier et février, le Sénégal a affronté l'Égypte privée de son attaquant-vedette Hossam Hassan, la Zambie sans Dennis Lota et le Congo sans Shabani Nonda. En finale, le puissant Cameroun s'était présenté face aux «Lions de la Teranga» — les trois quarts des équipes africaines s'appellent les Lions — sans son meilleur buteur, Patrick Mboma, et avait dû se rendre aux penaltys pour l'emporter. Maintenant, voilà Zidane sur le carreau.


Hasard? Hé hé. Maraboutage, oui. Ensorcellement, gris-gris et toutes ces choses. Au moins trois journaux sénégalais, cette semaine, ont évoqué la chose, et pas toujours en s'en moquant. «Quel est donc le "serial killer" qui travaille pour les Lions?», s'est demandé le quotidien populaire Frasques, auquel je regrette moins que jamais de m'être abonné.


Tout comme ce n'est certainement pas un hasard si la France trouve en lever de rideau sur son chemin le Sénégal, la plus française des équipes non françaises. «L'autre équipe de France», dit le quotidien L'Équipe dans son guide de la Coupe 2002, qui prévient dans l'une des formules dont il a le secret que les Lions ont un «collectif huilé». Des 23 membres de la sélection sénégalaise, 20 font carrière en championnat de France, à commencer par le striker El-Hadji Diouf — surveillez-le, celui-là — qui joue à Lens. L'entraîneur du Sénégal est un Français, Bruno Metsu, dit «le sorcier blanc» (tiens donc). Et le milieu de terrain Salif Diao a dit que dès après le match de demain, «c'est l'équipe de France que nous allons soutenir pendant toute la compétition» et qu'il était bien dommage de ne pas avoir l'honneur d'affronter Zidane, le plus grand d'entre les plus grands.


Deux France pour le prix d'une? La première, la vraie, fait peur. La transition consécutive au départ à la retraite des leaders de 1998 et 2000, Laurent Blanc et Didier Deschamps, s'est faite en douceur. Incroyable mais vrai, vous mentirais-je?, les Bleus comptent dans leurs rangs le meilleur buteur de la Premier League anglaise (Thierry Henry, Arsenal), du Calcio italien (David Trezeguet, Juventus Turin) et de la première division française (Djibril Cissé, Auxerre); illustration de la profondeur de l'équipe qui n'est pas sans rappeler la fosse des Mariannes, ce dernier (d'origine sénégalaise!) n'est que réserviste.


Ne reste qu'à savoir s'ils sont frais, les champions du monde, car comme l'a dit un commentateur de L'Équipe après une courte victoire contre les Coréens le week-end dernier, «ils ont gagné, mais ils manquent de fraîcheur». Je vous le dis, messieurs dames, très difficile d'aller loin contre la crème quand on n'est pas frais.


Oui, la France fait peur, mais elle a peur aussi. En temps normal, elle devrait gagner facilement ce match d'ouverture. Mais le temps est-il normal? Je trouve un marabout et je vous reviens là-dessus.