Comme si

Enfin enfin enfin, nous avons enfin notre propre émission de «télé-réalité» à grand déploiement bien à nous. C'est M. Landry qui doit être content, même si en fait de syntaxe française, cette appellation de Star Académie boite des deux pieds. C'est M. Landry qui doit être content parce que, comme il n'y a pas de télé-réalité à grand déploiement dans le reste du Canada, voilà une autre preuve, après les manifestations contre la guerre de la fin de semaine passée, que nous sommes une société distincte, un peuple, une nation prête à prendre sa chaise à la table des nations.

Tout comme les États-Unis et la France, qui eux ont de la télé-réalité pas piquée des hannetons et ne se gênent pas pour en regarder, assis dans leur salon ou à la table des nations.

En fait, M. Landry est tellement content qu'il est allé personnellement en personne, dès les premières journées, payer une petite visite de courtoisie au château Péladeau. Il a d'ailleurs dit que la belle jeunesse assemblée là l'impressionnait beaucoup. Il a bien raison. Moi aussi, que quelqu'un puisse se savoir filmé 24 heures sur 24 sans virer complètement patraque ni sacrer son poing dans la caméra au bout d'une demi-journée, cela m'impressionne au plus haut point.

Mais ne comptez pas sur moi pour faire des liens discutables avec la cervelle des oiseaux. Vous pourriez penser que je parle moins de ceux qui participent à ces trucs que de ceux, considérablement plus nombreux, qui les regardent. Avec tout ce qui peut se faire hors contexte, c'est trop dangereux.

N'empêche, je me demande sérieusement, quand je n'ai rien d'autre à faire, pourquoi on s'évertue à nommer «télé-réalité» ce phénomène hybride qui est en fait de la surveillance électronique permanente d'adultes consentants ayant perdu toute pudeur (même pas la pudeur d'être à moitié nu, ce qui est devenu plutôt banal, mais celle d'une conversation privée, d'un temps de réflexion, d'un simple moment seul). Comme s'il y avait une réalité à vivre constamment sous l'oeil d'autrui, comme si on ne se trouvait pas dès lors à jouer, comme au théâtre, une fiction continue. Avec comme seule différence que cette fiction, longue et non préparée, se révèle d'un ennui à bayer aux corneilles — deuxième allusion à la gent ailée, mais n'y voyez s'il vous plaît qu'un malencontreux hasard. C'est pas ce que je voulais dire, bon.

Remarquez, il est symptomatique et plutôt évocateur qu'un premier ministre débarque dans un show pareil, et ce n'est pas en raison des proverbiales 15 minutes de Warhol. La télé-réalité, dans son principe même, réveille le vieil atavisme du lynchage public, de l'opinion formée à partir de données superficielles — sa face ne me revient pas; elle a l'air sympathique — et du pouvoir de décider là, tout de suite, qui mérite de rester et qui doit foutre le camp. (Notons d'ailleurs l'approche moins bitch de Star Académie, si conforme à cette nation où tous les artisses sont bons, qui, contrairement à d'autres trucs de la même engeance, appelle non pas à exclure un participant mais à en conserver un autre. Ce qui revient au même mais épargne les sentiments, et dieu sait qu'ils sont fragiles, les sentiments, y a qu'à les voir brailler un après l'autre pour s'en convaincre.)

En politique, le processus est plus long, mais le fond est identique. Lynchage public: rien qu'à voir, on voit bien que celui ou celle qui dit la vérité toute crue est condamné, et qu'il faut d'abord faire entendre au parterre ce qu'il veut entendre. Opinion formée à partir de données superficielles: me semble que ça veut dire ce que ça veut dire. Et le vote est plus épisodique, mais il consiste toujours à faire semblant de choisir un candidat alors que pour l'essentiel, il s'agit de rejeter tous les autres. Et ne venez pas me raconter que la gueule, mieux connue dans le merveilleux monde des affaires publiques sous l'euphémisme «charisme», n'a rien à y voir.

Par contre, et il faut en savoir immensément gré aux producteurs télé, personne n'est encore allé jusqu'à proposer d'observer les politiciens 24 heures sur 24. Il n'est pas certain que la démocratie s'en remettrait. On aime tellement mieux les imaginer comme nous, sans failles.



En France, certains ont baptisé la tendance «télé-trou de serrure», et le trou grandit sans cesse. Aux États-Unis, on vient d'avoir droit à Joe Millionaire, une émission insupportable de longueurs où un faux riche devait choisir une damoiselle parmi 20 concurrentes, puis lui annoncer qu'il gagne en réalité 19 000 $US par année; le punch étant qu'à la fin, on remet à l'heureux couple, puisque la fille a dit oui malgré tout, un chèque de 1 000 000 $US. Le succès d'audience en fut considérable — 40 millions de téléspectateurs pour la dernière, et d'innombrables discussions sur Internet où l'on soupesait les forces en présence comme on le fait d'un match de football, et où on ne semblait pas penser une minute qu'un gars qui drague une fille devant une caméra et vice-versa, c'est faux archi-faux.

Et il y a tellement de projets sur la table qu'il faudra éventuellement songer à une conscription pour trouver tous les candidats (mais non, s'il y a une denrée renouvelable à perpétuité, c'est bien celle-là). Par exemple, d'ici quelques jours, le réseau Fox proposera Married By America, dans lequel le public désignera un homme et une femme qui devront s'épouser sans se connaître. Hé.

Tous des vedettes, un jour, nous serons. Tenez, un petit truc intéressant: dans une récente méga-enquête, les Britanniques ont établi une liste des 100 plus grands des leurs de tous les temps. Au 3e rang, on retrouve... Lady Di, devant Darwin et Shakespeare, devant Newton et Nelson. Avoir su que les gens voulaient autant être paparazziés sous couvert de concours, elle leur en aurait sûrement refilé quelques-uns.

jdion@ledevoir.com