Médias - Débats des chefs: des commentateurs déphasés

Avec deux débats canadiens et deux débats américains, les deux dernières semaines ont été fort occupées pour les commentateurs politiques, particulièrement à la télévision, qui tentent de départager les gagnants et les perdants des débats des chefs en moins de cinq minutes.

Cette frénésie médiatique du commentaire traduit-elle vraiment l'opinion du public? Un texte du Pew Research Center, publié jeudi dernier, pose la question.

Le Pew, un organisme de recherche respecté aux États-Unis, comparait les commentaires des médias lors du premier débat présidentiel entre Obama et McCain, le 26 septembre, avec les sondages parus dans les heures qui ont suivi.

Le soir de ce débat, la plupart des commentateurs officiels des chaînes de télévision ont évalué que le débat n'avait pas fait de gagnant. Le verdict initial des médias était «mitigé, et généralement prudent» écrit le Pew.

Certains commentateurs, dont Tom Brokaw de NBC, accordaient même un avantage à McCain à cause de son attitude «agressive». Le lendemain matin, l'absence de gagnant réel était la manchette de plusieurs journaux.

Or, plusieurs sondages non partisans réalisés immédiatement après le débat tracent un portrait différent. Tous les sondages ont donné Obama gagnant. À 46 % pour Obama contre 34 % pour McCain, selon un sondage Gallup/USA Today; à 39 % contre 24 % selon un sondage CBS, à 51 % contre 38 % selon un sondage CNN, et à 46 % contre 33 % selon un sondage LA Times.

Le Pew Research Center se demande alors si les médias utilisent des critères de jugement différents du public. «Alors que plusieurs journalistes ont vu la constante agressivité de McCain et l'approche respectueuse de Obama comme des points en faveur des républicains, écrit le Pew, il est possible que les téléspectateurs aient fait leur opinion à partir de signaux plus psychologiques et moins politiques», y compris le langage du corps plus décontracté de Obama, et l'incapacité de McCain à vraiment regarder son opposant.

Au Canada?

Est-ce la même chose au Canada? Le soir du débat francophone des chefs, mercredi dernier, les opinions des commentateurs étaient assez variées. Et deux sondages ont donné des résultats contrastés. Selon un sondage Crop-La Presse, 54 % des téléspectateurs jugeaient la performance de Gilles Duceppe «excellente» ou «très bonne», contre 48 % pour Stéphane Dion. Mais un autre sondage réalisé le même soir par Ipsos Reid/The Globe and Mail déclarait que 40 % des téléspectateurs considéraient que Stéphane Dion avait gagné le débat, contre 24 % pour Gilles Duceppe. Les deux sondages accordaient à peu près la même note, assez basse, à Stephen Harper.

Le lendemain, lors du débat en anglais, un sondage Ipsos Reid estimait que, selon les téléspectateurs, Stephen Harper avait largement remporté le deuxième débat. Je ne me souviens pas d'avoir lu une telle unanimité chez les commentateurs politiques.

Il est certain que les commentateurs politiques ont souvent tendance à analyser les débats à grands coups de métaphores sportives: un tel a été «envoyé au tapis», un autre a «knockouté» l'adversaire, «ça travaillait fort dans les coins de patinoire», bref on voit le genre! Alors que le public, lui, peut juger la performance des chefs selon des critères fort différents.

Des outils plus sophistiqués

Dans un contexte électoral, tant les médias que les partis politiques cherchent par tous les moyens à obtenir l'opinion la plus fidèle du plus grand nombre de personnes possible. Et l'élection de 2008, tant au Canada qu'aux États-Unis, donne lieu à une sophistication inégalée des outils d'analyse.

À CNN, par exemple, lors des deux débats des deux dernières semaines, on pouvait voir des graphiques de couleur défiler en bas de l'écran, qui illustraient la réaction d'un groupe témoin à la seconde près, au fur et à mesure que les candidats parlaient. Ce groupe demeure encore limité: moins d'une centaine de personnes. Je signale, en passant, que lors du débat des vice-présidents jeudi dernier, le graphique a atteint un sommet de réactions positives lorsque Joe Biden a étouffé un sanglot en évoquant la mort de sa femme et de sa fille dans un accident en 1972...

Une entreprise de Québec, ixmedia, a développé tout récemment un outil, testé la semaine dernière sur le site Buzzz.tv, pour mener une «expérimentation interactive de visualisation en temps réel des réactions de la population». Lors des débats canadiens, des utilisateurs signalaient les bons coups et les mauvais coups des chefs à la seconde près, à l'aide d'un bouton, et les données brutes recueillies sur le site prennent la forme d'un très long graphique qui reste à analyser.

L'expérience a rencontré des problèmes techniques, seulement 200 personnes y ont participé, et l'échantillon n'était pas scientifique (n'importe qui pouvait s'inscrire sur le site Internet).

Mais elle laisse entrevoir ce que l'avenir nous réserve. Selon Yves Williams, un blogueur connu dans la blogosphère politique, les commentateurs politiques des médias établissent un verdict «qui relève de la perception, une perception biaisée par leur position de proximité avec les chefs», alors que, dans l'avenir, un projet comme Buzzz.tv aurait plus de chance, soutient-il, de faire sortir les grandes tendances véritables dans la population. Les journalistes politiques doivent-ils s'inquiéter?
5 commentaires
  • Martin Dubois - Inscrit 6 octobre 2008 07 h 33

    et voilà qui rassure !

    Quand on voit à quel point la presse est complaisante envers Harper, on se rassure de savoir que l'avenir appartiendra à des outils de mesure plus fidèles de l'opinion populaire. De tels instruments seront sans aucun doute moins biaisés par le point de vue d'analystes politiques ayant des contacts de plus en plus incestueux et douteux avec les gouvernements en place.
    Ces outils et internet aideront aussi grandement à neutraliser la propagande anti-souverainiste dont les québécois sont constamment assaillis depuis 1995.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 6 octobre 2008 08 h 36

    Analyse psychologique

    Ce qui serait intéressant, en ce qui concerne les débats, c'est de faire une analyse psychologique du comportement et du mode de communication utilisés par les participants au débat, en utilisant les travaux du Dr G. Lozanov, psychologue et psychopédagogue célèbre. Ce qu'il propose en effet et ce sur quoi il invite à porter l'attention, c'est sur la signification au deuxième plan des messages transmis, en fonction des éléments ci-dessus. Il est alors possible de mieux comprendre leur effet sur les auditeurs ou téléspectateurs.

    L'exemple le plus évident et celui du débat entre Sarah Palin et J. Biden, dont on connaît par les sondages qui donnent J. Biden vainqueur, les effets sur les téléspectateurs. S. Palin a utilisé la technique de la logorrhée verbale, parlant très vite et débitant son discours avec des minauderies, des oeillades, des attitudes corporelles de poupée mécanique dont le ressort tombait parfois en panne. Un silence s'en suivait, le temps pour elle de consulter ses notes, la réponse à la question ne lui venant pas immédiatement à l'esprit. Ce type de comportement, et cette façon de s'exprimer avec un débit accéléré est une tactique que l'on pourrait qualifier comme consistant à noyer le poisson et à faire de l'épate, presque un jeu d'acteur qui cherche à remplir la scène du théâtre en retenant l'attention des spectateurs, pour débiter son texte.

    Mais, au deuxième plan, cette façon de communiquer trahit un manque de confiance et d'assurance, compensées donc de cette façon, mais qui n'échappe pas à l'observateur, à un niveau paraconscient. Autrement dit, elle présentait bien ses dossiers et semblait les connaître en s'exprimant avec une apparence d'assurance, sauf lorsqu'elle esquivait les questions, mais le deuxième plan trahissait son manque de confiance en sa propre compétence. Ce deuxième plan est révélateur.

    En face, J. Bident ne se départissait pas d'une attitude stable, sauf lors de la touche d'émotion relative à l'accident dont sa femme et sa fille ont été victimes. Il présentait un discours très structuré, avec des 1 et 2 pour encadrer ses assertions, en utilisant à bon escient les répétions, comme le coût de deux semaines en Irak par rapport à celui de sept années en Afghanistan. Il n'est pas entré en discussion ouverte avec S. Palin pour contester ses assertions, autrement qu'en affirmant des positions strictes et non fleuries. Le deuxième plan de sa communication dégageait une impression de solidité et d'assurance, qu'aucune des fioritures à la Palin n'entachait.

    Cette façon de communiquer face à une inondation verbale est celle que toute personne devrait utiliser, lorsqu'elle veut tenir une position ferme, sans s'engager dans des discussions oiseuses qui n'en finissent pas. La communication, Lozanov l'a démontré et nous l'a appris, comporte toujours deux niveaux. On porte en général attention au premier plan, en négligeant le deuxième, qui est pourtant extrêmement important et permet souvent de décoder ce qui se cache derrière les apparences.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 6 octobre 2008 08 h 48

    Les analystes ont leur agenda

    Sous le masque de l'objectivité se cache des choses inavouables.

    Le célèbre Clothaire Rapaille a prouvé qu'il a raison quand il dit que les gens ne disent pas la vérité lorsqu'on leur pose des questions sur leurs habitudes, leurs goûts, etc.

    Je crois que les analystes et journalistes sont mus par des pulsions qu'ils ignorent. Ils tentent d'influencer sans même s'en rendre compte.

    ....

  • Fwank - Inscrit 6 octobre 2008 09 h 11

    Ah bon...

    « dans l'avenir, un projet comme Buzzz.tv aurait plus de chance, soutient-il [Yves Williams], de faire sortir les grandes tendances véritables dans la population ». Permettez moi d'en douter. Je vois très bien les partis politiques s'approprier ce nouvel outil pour « démontrer » que ce sont eux qui ont obtenu la meilleure note au cours d'un débat ou qu'une allocution a été bien accueillie par la population. Lorsqu'il est question d'analyser les « performances » des politiciens, la neutralité n'existe pas.

  • Mathieu Boily - Inscrite 6 octobre 2008 21 h 38

    La constance...

    On peut d'ailleurs noter, à ce sujet, la constance du journaliste Daniel Lessard de Radio-Canada qui, élection après élection, donne le chef Libéral gagnant du débat. En fait, comme tout le monde, il analyse ces débats selon le prisme de ses opinions politiques.