La déroute des marchés - Mais qui donc est responsable de la crise ?

Alors que la crise financière aux États-Unis fait planer un climat de fin d'époque, sinon de fin du monde, le Canada, à en croire un Stephen Harper premier ministre et expert en économie, serait à l'abri de l'effondrement que l'on redoute. Pourtant, l'Alberta se voit déjà glisser dans la récession qui se creuse au sud de la frontière. Quand son voisin et principal client sombre dans le marasme, comment pourrait-on ne pas en être frappé, si solide soit son propre système financier?

Ailleurs en Europe, notait récemment le Financial Times, même des banques hésitaient à se faire crédit. Un peu partout, d'aucuns annoncent, sinon la chute du capitalisme, du moins la fin l'hégémonie de Wall Street. D'autres s'en prennent au manque d'éthique et à l'échec de l'autodiscipline en milieu financier. En Angleterre, l'Église anglicane condamne les pratiques spéculatives, alors qu'aux États-Unis, le FBI fait savoir qu'il enquête sur une douzaine de maisons financières. Bref, clame toute une presse, c'est le retour en force de l'État.

Que, dans la finance triomphante des dernières années, il y ait eu des fraudeurs, des prêteurs trop inventifs, des comptables incapables de voir les risques ou de les rapporter, cela fait peu de doute. À voir aussi piller les coffres de grandes entreprises sous prétexte de récompenser le génie des dirigeants, certains faillites n'auront pas surpris non plus. Ces phénomènes ne sauraient pourtant expliquer la débandade de toute une industrie.

Des analystes «de gauche» jettent le blâme sur la déréglementation, dogme à la mode depuis l'ère Thatcher-Reagan. Pourtant, réplique-t-on «à droite», la surveillance publique des marchés financiers n'a cessé de croître, en volume du moins, ces dernières décennies. Et depuis les banqueroutes des dernières années, gouvernance et transparence n'avaient-elles pas sonné la fin du laxisme?

D'autres déplorent la mondialisation des flux financiers ou l'absence d'autorité internationale pour en fixer les règles. Mais peut-on attribuer à l'internationalisation de la finance la déconfiture du marché hypothécaire aux États-Unis (et, dans une moindre mesure, en Grande-Bretagne), phénomène qui y a entraîné l'effondrement du crédit et, par voie de conséquence, la méfiance des épargnants, des investisseurs et des consommateurs?

Un bouc émissaire

À Washington, à la veille des élections, des démocrates et même des républicains ont fait de Wall Street le bouc émissaire d'une telle catastrophe, plus dévastatrice que les ouragans ou les incendies dans le sud du pays. Ils ont, faut-il croire, la mémoire ou la conscience courte. Car ce sont les autorités politiques du pays, non les financiers, qui ont édicté les règles qui devaient — sous Roosevelt d'abord, puis sous Carter et Clinton — permettre aux gagne-petit d'accéder à la propriété.

En garantissant les prêts immobiliers, Washington allait stimuler la hausse du prix des maisons, le relâchement des garanties habituelles, l'irréalisme des acheteurs et la cupidité des prêteurs et agents à commission, sans parler des pouvoirs locaux, toujours en quête de taxes. Des fraudeurs ont abusé de la crédulité des gens. Mais ce sont les législateurs qui ont d'abord trompé ces électeurs en leur faisant croire que le foyer de leur rêve était à portée d'une signature.

Or, depuis longtemps, cette politique sociale, loin d'obtenir le succès escompté, donnait des signes de faiblesse. Les deux sociétés publiques, Fannie Mae et Freddie Mac, qui ont succombé dans la déroute actuelle, avaient déjà tenté de renflouer le programme en rachetant des hypothèques dépassant la valeur des propriétés. Ce plan n'a pas marché. On comprend que plus d'un observateur doute que le nouveau sauvetage fasse mieux.

En régime capitaliste, le profit est peut-être l'objectif de la machine économique, mais c'est le crédit qui en est le carburant. Avant même que la crise immobilière ne se propage à l'ensemble des activités de crédit et d'investissement, le Congrès et le président Bush avaient, aux premiers signes de récession, injecté 100 milliards de dollars sous forme de réduction d'impôt en vue de stimuler la consommation. En pure perte, ou presque.

Les consommateurs américains, explique Martin Feldstein, professeur à Harvard et conseiller à Washington, ont plutôt choisi d'employer ces sommes pour réduire leur endettement ou mettre un peu d'argent de côté. Très peu d'entre eux ont voulu ranimer l'économie du pays en ajoutant aux dépenses de consommation. Or, les Américains, grands consommateurs, comptent aussi parmi les plus endettés de la planète. Ils ne sauraient réanimer les marchés.

Leur gouvernement, de son côté, a dilapidé, en baisses d'impôt et en dépenses militaires, la marge de manoeuvre qui lui permettrait, autrement, d'affronter une récession. Le prochain président aura donc fort à faire s'il veut, comme le démocrate Obama, ouvrir «à tout le monde» les services de santé, permettre aux familles modestes «d'envoyer leurs enfants à l'université», et garantir aux gens peu fortunés qu'ils ne vont pas «perdre leur maison».

Au Canada aussi, bien que les finances de l'État fédéral et des banques soient en meilleure santé qu'aux États-Unis, les partis politiques auront peine à financer les programmes qu'ils ont promis au cours de la campagne électorale. Ottawa et ses partenaires provinciaux vont sérieusement manquer d'argent, en effet, si leurs revenus baissent, comme cela est prévisible, en même temps que les demandes d'aide se feront plus pressantes.

La sanction des abus

Cette crise démontre peut-être que le pouvoir public n'est pas meilleur gestionnaire que le secteur privé dans l'attribution ou la surveillance du crédit ou, comme aux États-Unis, dans la solution du problème du logement pour gens à faible revenu. Il est une fonction, cependant, qui est propre à l'État, c'est la défense des consommateurs et la sanction des abus du libre marché. On ne saurait lui nier une telle responsabilité qu'à ses risques et périls.

Dans le domaine des activités financières, ce ne sont pas les lois qui manquent, ni même les organismes chargés de les appliquer. C'est la compétence ou la volonté d'agir. Car en principe, l'État, à moins d'être lié aux secteurs privés, n'est pas comme eux en situation de conflit d'intérêts. Ne touchant pas de commission, un fonctionnaire n'a aucun intérêt personnel à laisser passer une transaction douteuse. Par contre, un conseiller financier, dont les revenus dépendent d'une opération d'argent, aura plus de difficulté à faire prévaloir un examen rigoureux des risques.

Maints fonctionnaires publics et experts privés auront cependant succombé — et pas seulement aux États-Unis — au culte de l'argent, à la religion de la croissance ou à l'orgueil national. Aujourd'hui, dit-on, une dépression comme celle des années 1920 serait impossible. Certains phénomènes sont pourtant fort semblables. L'excès de confiance, l'abus du pouvoir financier, la spéculation excessive, le crédit facile, l'innovation en finance, la complaisance des autorités avaient alors, selon l'économiste réputé J. K. Galbraith, contribué à laisser «l'illusion remplacer la réalité».

Cette fois-ci, on réclamera sans doute encore plus d'intervention publique dans les affaires bancaires et financières. Mais Galbraith, à qui l'on doit un ouvrage sur La Grande Dépression de 1929, croyait plutôt à l'enseignement de l'histoire. «Pour se protéger de l'illusion ou de la folie financière, écrit-il, la mémoire est beaucoup mieux que la loi.» Encore faut-il la cultiver.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
2 commentaires
  • Normand Chaput - Inscrit 6 octobre 2008 10 h 43

    le crédit

    J'entend partout, comme un mantra que le crédit est le moteur économique. Et que, sans crédit, tout s'écroule. Il me semblait que c'était justement la source du problème. Mais j'ai peut-être pas tout compris.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 6 octobre 2008 14 h 25

    Merci monsieur Leclerc

    On s'ennuie de votre rigueur.