Semaine 4: deux rendez-vous manqués

Si Stephen Harper passe à côté d'une majorité gouvernementale le 14 octobre ou que Stéphane Dion est brutalement écarté du pouvoir, ce sera parce que ni l'un ni l'autre n'a réussi cette semaine à canaliser l'inquiétude qui s'est emparée de l'électorat ces dernières semaines. Dans les deux cas, on peut parler d'une erreur stratégique qui ne date pas des débats de cette semaine. Le printemps dernier, plusieurs ténors libéraux avaient imploré Stéphane Dion de renoncer à son Tournant vert pour centrer sa campagne sur l'économie. Ils lui avaient fait valoir les risques de placer le PLC dans la mire des autres partis en proposant une taxe sur le carbone. Ils avaient montré du doigt les failles apparentes dans la mince armure économique du gouvernement.

Sauf que Stéphane Dion est tout sauf une bête d'opposition. Le travail qui consiste à déboulonner un adversaire pour mieux le faire tomber demeure pour lui un concept abstrait. À l'instar de son parti, le chef libéral est un politicien de pouvoir. Son parcours ministériel a été jalonné de projets comme la Loi sur la clarté et le protocole de Kyoto. Il n'a jamais cessé de croire — à tort — qu'il devait sa victoire dans la course au leadership à sa croisade pour l'environnement plutôt qu'à l'impasse stratégique où se trouvaient ses adversaires.

Au gouvernement, Stéphane Dion n'a jamais été passionné par les dossiers économiques. Sa vision de la politique n'est pas celle d'un gestionnaire. L'essentiel de sa carrière fédérale s'est déroulé dans un contexte de prospérité économique et de surplus budgétaires. La psychologie liée aux périodes de vaches maigres lui est étrangère.

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Avec le Tournant vert, le chef libéral a opté pour une campagne vouée à défendre la cause qu'il a choisie plutôt qu'à attaquer le gouvernement qu'il voulait remplacer. C'est une stratégie qui serait risquée même pour un premier ministre. Dans le cas d'un chef de l'opposition, elle est insoutenable. Non pas parce que le Tournant vert ne contient pas d'éléments valables, mais parce qu'il a positionné le PLC à la mauvaise place au mauvais moment. On est ici devant l'exemple classique d'une politique sacrifiée sur l'autel d'un mauvais «timing».

Le Tournant vert a enfermé la campagne libérale dans une logique qui depuis un mois s'apparente à un carcan. Il prend trop de place dans le discours libéral pour être sommairement relégué dans la marge. Cela explique que le prétendu plan économique promis par Stéphane Dion lors des débats ne figurait pas dans la plate-forme libérale dévoilée seulement dix jours auparavant. Et qu'il ressemble davantage à une coquille vide qu'à un programme digne de ce nom. Au total, il s'agit d'une immense occasion manquée.

Au début de l'été, l'économie s'annonçait en effet comme le talon d'Achille de Stephen Harper. Pendant les six premiers mois de l'année, la satisfaction à l'égard du gouvernement avait subi un recul important. L'image du ministre des Finances Jim Flaherty s'était grandement détériorée, en particulier en Ontario, champ de bataille principal de toute lutte pour le pouvoir au Canada.

En remaniant son cabinet, Stephen Harper avait néanmoins laissé passer l'occasion de changer la garde aux Finances. Sa décision de maintenir Jim Flaherty en poste était un puissant signal que le Parti conservateur ne voyait pas la nécessité de renforcer son flanc économique en prévision des élections. Ce flanc est resté largement exposé jusqu'au débat de jeudi.

Depuis le déclenchement des élections, Stephen Harper mène une campagne à l'image de la mentalité d'opposition de sa formation. Le leader conservateur a investi dans le procès du Tournant vert et de son auteur l'énergie qu'il aurait pu déployer à communiquer aux électeurs une vision du Canada.

À la place, Stephen Harper tient depuis un mois un discours minimaliste et à peu près dénué d'ambition. On ne verra pas sa plate-forme électorale avant mardi, une semaine seulement avant le vote. Le chef conservateur a attendu jusqu'au débat de jeudi pour mettre un minimum de chair sur l'os de son discours économique.

Malgré tout, il a été perçu, selon un sondage mené par la firme Ipsos-Reid pendant le débat de jeudi, comme un des gagnants de l'exercice. Les divers sondages sur les débats ont également confirmé la division des forces de l'opposition. Stéphane Dion a volé la vedette à Gilles Duceppe en français, mais seulement pour se la faire rafler par Jack Layton et Elizabeth May en anglais.

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L'économie était le seul sujet susceptible d'infléchir ou d'amplifier grandement la tendance lourde de la campagne électorale à l'occasion des débats des chefs. Aux États-Unis, la débâcle boursière a bouleversé la donne de la course à la présidence. Les éléments d'une correction importante étaient également en place dans la bataille pour le pouvoir au Canada, mais les chefs n'étaient pas vraiment au rendez-vous.

Stephen Harper dispose désormais d'un peu plus d'une semaine pour s'assurer une fois pour toutes d'une majorité qu'il aurait vraisemblablement déjà en poche s'il avait mis son autorité de premier ministre au service du thème de l'économie dès le début de la campagne. Et Stéphane Dion, dont le Tournant vert a grandement contribué à faire tourner le vent de la campagne contre son parti avant même son déclenchement, a sans doute attendu trop longtemps pour recentrer son tir de chef de l'opposition sur la gestion économique des conservateurs.

Quel que soit le mandat qui résultera de l'exercice un peu surréaliste du dernier mois, on assistera le 14 octobre à la victoire du moins faible plutôt qu'à celle du plus fort.

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Chantal Hébert est chroniqueuse politique au Toronto Star
2 commentaires
  • Raymond Saint-Arnaud - Inscrit 4 octobre 2008 11 h 59

    Le bi-partisme a fait son temps

    Le bi-partisme a fait son temps.
    Fondamentalement, ce n'est pas démocratique, car un parti peut être au pouvoir alors que la majorité des gens est contre eux.
    On devra avoir de plus en plus de gouvernements de coalition.

  • Roland Berger - Inscrit 5 octobre 2008 08 h 49

    Cinq leaders, cinq bulles

    Les Canadiens sont censés se réjouir d'être gouvernés par des leaders politiques qui vivent dans leur bulle, ne voyant la réalisté que par leurs lunettes idéologiques. Et les partis d'opposition, qui nous présentent Stephen Harper comme étant le diable en personne, n'ont même pas la courage de former une coalition pour le déloger du pouvoir.
    Vive la parlementarisme britannique, cadeau que nous a fait l'Angleterre après la Conquête !
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario