Dois-je vendre mes parts sociales de Desjardins pour investir à la Bourse?

J'ai commencé à rassembler mes avoirs en REER éparpillés ici et là afin de me composer un portefeuille de retraite — enfin, il faut s'entendre...

Je comprends très bien votre point de vue et je m'y applique. Je détiens 40 000 $ de parts sociales de capitalisation dans une caisse populaire qui me rapportent environ 2500 $ par année, montant que je réinvestis dans mon REER. Devrais-je plutôt investir cet argent directement dans des actions de grandes compagnies accordant de généreux dividendes? Je crois connaître la réponse, mais je vérifie...

Cordialement, France D.

Avec ce qui se passe présentement dans les marchés financiers, nombreux sont les lecteurs qui n'hésiteraient pas à me qualifier de téméraire si je réponds oui à votre question. Pourtant, la présente correction boursière est majeure et présente sans aucun doute des occasions de placement attrayantes à long terme.

Par contre, il faut aussi être conscient que nous traversons une période de crise financière inédite. Jamais de ma vie je n'ai vu autant d'institutions financières importantes disparaître en aussi peu de temps. La crise est majeure et pourrait déraper. Mais nos gouvernements (à commencer par celui américain) disposent des outils pour intervenir et remettre sur pied un système financier très ébranlé. Le hic: interviendront-ils à temps?

Au-delà de la volonté des autorités financières que sont aux États-Unis le Trésor américain et la Réserve fédérale, il y a celle des politiciens. On a vu il y a deux semaines comment un plan de sauvetage certainement valable, mis en avant par Henry Paulson, le secrétaire du Trésor américain, et Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale, a pu être bloqué au niveau de la Chambre des représentants. Pourtant, urgence il y a d'intervenir dans le secteur financier. Imaginez! Même le marché monétaire, pourtant composé des titres de courte durée et parmi les plus sûrs, s'est enrayé. Un géant comme General Electric peine à trouver preneur pour ses papiers commerciaux, pourtant cotés triple A. Une telle paralysie, s'il elle dure encore quelques semaines, pourrait faire basculer le monde entier dans une profonde récession, peut-être pire.

Cela dit, chaque fois qu'il y a eu une véritable récession (comme celle qui s'en vient aux États-Unis et peut-être au Canada), les mots à l'emporte-pièce tels que krach, dépression, fin du capitalisme, etc., pullulent dans les médias. En 1981, c'était la catastrophe pour tous alors que les taux d'intérêt explosaient à 16 % et plus. En 1991, le Canada n'était rien de moins qu'en faillite. Aujourd'hui, on parle de quasi-faillite des États-Unis.

Voilà somme toute une trame de fond peu encourageante pour une jeune dame (je présume ici que vous êtes dans la trentaine) qui envisage de faire ses premières armes dans le monde du placement. Reste à savoir comment le faire.

Les occasions de placement sont là mais, vu les circonstances, il faut aborder le monde de la Bourse avec prudence. Comment? D'abord en maintenant une juste répartition de vos avoirs entre les titres à revenus fixes de haute qualité et les actions. Répartir également votre avoir entre ces deux classes d'actif s'avère approprié en ce moment. Dans votre cas, cela signifie que vous pourriez encaisser la moitié de vos parts pour investir le produit, soit 20 000 $, dans les actions. Pas n'importe quelles actions. Uniquement celles des compagnies qui affichent un solide historique de versement de dividendes élevés et croissants. Et favorisez les secteurs les plus susceptibles de résister à une récession, chose maintenant presque inévitable aux États-Unis. Quels sont ces secteurs? Les produits de consommation de base, tels que l'alimentation, la cigarette ou encore les spiritueux. Les grandes pharmaceutiques aussi. Notez que, pour ces deux secteurs, les entreprises versant des dividendes élevés se trouvent surtout aux États-Unis. Les sociétés de services publics — je pense ici aux pipelines, aux producteurs d'électricité — bénéficient de revenus relativement stables en période de récession. Plusieurs firmes canadiennes appartiennent à ce secteur. Les grandes banques canadiennes versent aussi d'excellents dividendes. Certains holdings financiers aussi. Les compagnies d'assurance-vie versent des taux de dividende moindres mais permettent de mieux diversifier votre portefeuille dans le secteur des services financiers. Vu le marasme d'ordre financier qui prévaut, limitez votre participation pour ce secteur à 15 % de votre portefeuille d'actions. Le secteur des télécommunications comporte également de grandes firmes versant de bons dividendes.

Des unités de certaines sociétés de fiducie réalisant des revenus relativement stables accordent présentement des rendements annuels de 10 % et plus. Encore là, vu les modifications annoncées des règles fiscales en 2011, veuillez limiter leur poids à 15 % de votre portefeuille d'actions.

Enfin, comme dernière mesure de prudence, échelonnez vos achats sur une période d'au moins six mois, cela en admettant que vous connaissez déjà un peu le monde du placement. Sinon, voyez à acquérir les connaissances requises pour connaître les rouages du monde du placement en vous inscrivant au moins à un cours et en vous abonnant à une bonne lettre financière.

Une fois que la crise actuelle se sera calmée (d'ici quelques mois probablement; je présume que le gouvernement américain aura les coudées franches pour faire ce qu'il se doit), je considère que toute personne de moins de 40 ans doit en priorité canaliser ses placements dans les actions de grandes entreprises.

Le poids du petit investisseur est négligeable

à la Bourse

Bonjour M. Chiasson.

Je lis toujours vos textes avec beaucoup d'intérêt. J'ai un beau-frère «boursicoteur». Avec le temps, il a appris à profiter d'un marché baissier. Il a une trentaine de sociétés dans son portefeuille. Dès qu'il fait 4 % ou 5 % de profit, il vend, puis il attend que l'action descende de 3 % ou 4 % avant de la racheter. Ainsi, il s'en tire plutôt bien. Moi, je me dis que, si des milliers de boursicoteurs font comme lui, ça tire le marché vers le bas. Les institutions ont beau investir des sommes importantes, lorsque l'action a un peu monté, les boursicoteurs prennent leurs profits et l'action recommence à baisser. Le comportement des boursicoteurs est-il marginal ou a-t-il une influence sur les marchés? Qu'en pensez-vous?

C. D.

Aujourd'hui, plus de 90 % du volume de transactions à la Bourse est fait par des institutions. Lorsque vous assistez comme en ce moment à une chute radicale des indices boursiers, ce sont les investisseurs institutionnels qui la provoquent. L'inverse est aussi vrai lorsque les indices boursiers grimpent. Le poids du petit investisseur privé à la Bourse est négligeable et influence peu le cours des actions, sauf dans le cas de petites entreprises à forte croissance encore méconnues des grandes institutions.

Cela dit, des boursicoteurs, il y en a. Car bon nombre d'investisseurs institutionnels se comportent comme tels. Boursicoteurs et spéculateurs dont l'ultime but est de réaliser un profit rapide. Et pour ce faire, ces spéculateurs institutionnels donnent dans la démesure en empruntant jusqu'à 30 fois et plus leur mise de fonds. Ils obtiennent ainsi des centaines de milliards de dollars qu'ils utilisent ensuite pour faire de l'arbitrage entre différents types de placement, pour spéculer sur les denrées par le truchement de contrats à terme et pour créer toutes sortes de nouveaux produits (papiers commerciaux adossés à des actifs, obligations collatéralisées à multiples niveaux, CDS pour Credit Default Swap) susceptibles d'amener de généreuses commissions aux amis des amis de la finance. Cette démesure est telle qu'on estime l'encours mondial de tous ces produits dérivés à près de 500 000 milliards $US contre un PIB mondial de seulement 50 000 milliards $US. Cet écart illustre bien à quel point le monde financier actuel n'a plus grand-chose à voir avec l'économie réelle. Un monde financier basé surtout sur le volume de transactions et la spéculation plutôt que sur l'investissement à long terme. Espérons que la présente crise aura pour effet de mettre un terme à cette démesure qui, à terme, par une simple erreur de tir, risque de faire basculer l'économie dans une dépression.