La petite chronique - Diplomaties risibles

Si vous avez comme moi poussé la naïveté au point de croire que la vie diplomatique était soporifique, vous ne manquerez pas d'être étonné à la lecture d'Affaires urgentes de Lawrence Durrell.

L'auteur du Quatuor d'Alexandrie, on le sait, a tâté de ce monde-là. Attaché de presse auprès du Foreign Office, il servira tour à tour en Égypte, à Rhodes, en Argentine puis en Yougoslavie.

La relation qu'il nous fait dans ce petit livre hilarant nous fait entrevoir un monde qui n'a à peu près rien à voir avec les réceptions officielles très collet monté qu'on prête à ce milieu qu'ont fréquenté tant d'écrivains.

On imagine mal Claudel, Giraudoux, Saint-John Perse ou Paul Morand dans le genre d'aventures qu'a vécues Durrell. Les a-t-il toutes connues ou a-t-il laissé libre cours à son imagination? Peu importe.

Une chose est certaine, Affaires urgentes est un livre drôle de bout en bout. Il faut dire pour commencer qu'il se déroule dans la Yougoslavie de Tito. Belgrade n'est pas dans l'univers diplomatique un lieu recherché. On ne se bouscule pas au portillon pour s'y faire nommer. Le communisme rigide et ridicule y fait loi. Pour échapper à la monotonie ambiante, les diplomates organisent des réceptions, boivent plus que de raison, ont à se débrouiller avec une police tatillonne.

D'entrée, Durrell donne le ton: «J'aime bien Antrobus... Nous avons servi ensemble dans un certain nombre de capitales étrangères, lui comme diplomate de carrière, moi à titre temporaire: voilà pourquoi il mène une douillette existence de retraité dans le Midi, alors que je demeure un écrivain sans ressources.»

L'«écrivain sans ressources» écrit donc ses souvenirs pour des magazines, Playboy, Mademoiselle, Harper, Saturday Evening Post, entre autres. Ce sont ces chroniques qu'il a réunies dans ce vade-mecum du parfait agent de presse et qui ont paru sous les titres de «Sauve qui peut!», «Esprit de corps», «Un peu de tenue, Messieurs!».

On apprend, à lire ce livre hilarant, que le monde diplomatique, du moins celui qu'a connu Durrell en Yougoslavie vers 1950, est peuplé d'hurluberlus. Les réceptions que les consuls se croient tenus d'organiser se déroulent souvent dans la pire des loufoqueries, on y fait des accrocs impardonnables au protocole, on est drôle malgré soi, on est vulgaire, mal élevé, on a les pires extravagances.

Je mets au défi le plus irascible des lecteurs de ne pas s'esclaffer à la lecture du Lait de l'homme blanc. Le couple de danseurs japonais qui, sous l'effet du saké mêlé au scotch, se met à danser une valse de Strauss à un rythme tellement accéléré qu'il finit par atterrir dans un bassin boueux est un chef-d'oeuvre de virtuosité.

Que dire des coquilles que l'on trouve dans un journal artisanal, le Central Balkan Herald? Les nouvelles les plus importantes y sont rapportées avec les coquilles les plus inattendues. Le Foreign Office, que l'on imagine d'une redoutable efficacité, envoie à Durrell un ineffable collaborateur, toujours ivre, preste à faire les pires bêtises. Un autre, homosexuel avoué, scandalise le milieu yougoslave, peu porté vers la rigolade.

Bref, si l'idée vous vient d'échapper pour quelques heures aux rumeurs d'élections ou à quelque problème préoccupant, un remède souhaitable. Bien sûr, il ne faut pas s'attendre à retrouver la poésie et le charme envoûtant du Quatuor. Il n'empêche.

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Collaborateur du Devoir

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Affaires urgentes

Lawrence Durrell

Robert Laffont, coll. «Pavillons poche»

Paris, 2008, 314 pages