Tribu miroir

Francine Noël publie un nouveau titre, J’ai l’angoisse légère.
Photo: Francine Noël publie un nouveau titre, J’ai l’angoisse légère.

C'est montréalais, très. Mais très ouvert sur le monde. C'est politique, social. C'est actuel. Ancré dans la réalité. Mais c'est aussi existentiel. Le titre: J'ai l'angoisse légère.

C'est dense. Mais fluide. Intelligent, et sensible. Ironique, parfois. Mais pas cynique. C'est vraiment fort. Une réussite sur toute la ligne.

«Quel est l'imbécile qui, le premier, a promulgué qu'on apprenait de ses échecs? L'échec ne nous apprend rien. Sinon l'endurance à la perte. Il n'est pas nécessaire, pour grandir, d'en baver, de trébucher, d'être bafoué par la critique ou méconnu toute sa vie comme Pessoa.»

C'est François Ladouceur qui parle. Vous vous souvenez de lui? La première fois qu'on l'a vu, c'était il y a 25 ans. Dans Maryse. Un roman marquant, un succès de librairie. Le premier livre signé Francine Noël. Le premier de quatre consacrés à la fameuse tribu qu'on allait voir évoluer dans Myriam Première, puis La Conjuration des bâtards.

Que sont devenus François, Marité, Elvire et tous les autres membres de cette tribu «inventée autour de l'amitié et du mirage des années 1970»? Maryse, elle, a passé l'arme à gauche. Victime d'un attentat commis par un groupe d'extrême droite, en plein Sommet de la Terre, au Mexique, en 1999. C'était dans La Conjuration des bâtards, déjà.

Comment vivre ensuite? Comment garder vivants, solides, unis, la tribu et ses descendants? Comment survivre à la perte d'une personne chère? Comment faire son deuil? C'est la trame de fond de J'ai l'angoisse légère.

Bien sûr, les habitués savoureront leurs retrouvailles avec les attachants personnages de la saga. Mais pas la peine d'avoir lu les trois romans précédents pour s'y retrouver.

Dès les premières pages de J'ai l'angoisse légère, Francine Noël donne, sans en avoir l'air, les repères essentiels de l'histoire. Elle parsème ensuite, ici et là, de précieux indices sur le passé de ses protagonistes.

Très habile. Pas lourd du tout, comme procédé. Et très utile pour rafraîchir la mémoire des lecteurs qui, sur une période de 25 ans, en auraient oublié des bouts sur les tribulations de ladite tribu.

À noter aussi, pour ceux qui auraient décroché de la saga en cours de route, ceux qui se seraient égarés, en outre, dans la volumineuse et touffue Conjuration des bâtards: Francine Noël maîtrise mieux que jamais l'art de raconter.

Il faut croire que l'écriture de La Femme de ma vie, poignant récit consacré à la mère de la romancière, et grand gagnant du Combat des livres de Radio-Canada en 2006, a porté ses fruits. En moins de 200 pages, J'ai l'angoisse légère va droit au but. Droit au coeur. Et à la tête. Faut le faire!

À peine quelques digressions. Sur l'art, son rôle, sa fonction. Et sur le processus de création comme tel. Trop de détails, peut-être. Quoique... Quiconque crache sur la culture trouvera là de quoi se convaincre de sa nécessité.

Ce qui fait d'abord et avant tout la force de J'ai l'angoisse légère, c'est la façon dont l'auteure passe d'un personnage à l'autre. C'est la façon qu'elle a de nous les montrer en parallèle, et ensemble.

On les voit de l'extérieur, dans le regard des autres. Et on les sent de l'intérieur. On est au coeur de leurs contradictions, de leurs aspirations, de leurs désillusions.

À travers eux, on se pose mille et une questions. Sur le sens de l'engagement. Sur l'amour, l'amitié. Sur la famille. Sur le vieillissement. Sur la mort. Et la roue qui tourne.

On pose un regard sur soi. Et sur le monde qui nous entoure aujourd'hui. Sur le sort des sans-abri. Sur les enjeux des grands conflits mondiaux. Sur les accommodements raisonnables, aussi.

On a droit à des répliques du genre: «Moi je réclame le tchador pour tous. Ce qui est bon pour les femmes devrait être excellent pour les hommes. Le jour où ils se voileront, je serai disposée à parler de pudeur et peut-être même à invoquer Allah avec eux en toute égalité.»

On se moque de soi, au tournant. De notre sentiment d'impuissance, et de nos tentatives désespérées pour se déculpabiliser face à tout ce qui va mal dans le monde: «on est des petits bourgeois merdeux, mon pote, et nos éclairs de lucidité ne changent rien au marasme mondial».

On se voit, on se reconnaît dans cette tribu. Jeunes ou vieux, en couple ou seuls, héritiers de Mai 68 ou non. Le même effet qu'avec Maryse, finalement.

Sauf que les années 1970 sont dernière nous. On est ici, maintenant. Aujourd'hui. Angoissés, oui. Mais «à temps partiel». C'est bien ça. Francine Noël a mis le doigt dessus: on a l'angoisse légère.

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Collaboratrice du Devoir

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J'ai l'angoisse légère

Francine Noël

Leméac

Montréal, 2008, 185 pages