Le candidat d'Arthur

Un monsieur un rien ventru tient à la main un exemplaire de L’Outaouais supérieur, un livre de commande qui n’a de supérieur que son auteur, le grand Arthur Buies. Nous sommes au Salon du livre ancien, la semaine dernière, devant la table de Jean-Claude Veilleux, un bon et patient libraire de Québec. Le monsieur, un rien ventripotent, qui l’occupe tout entier ne tarit pas d’éloges au sujet de Buies.

« Buies ressemble un peu à Rimbaud au même âge », explique-t-il. « De Rimouski, il est parti tout jeune pour Paris, en rupture avec son milieu, tout à fait à l’aise avec l’idée d’assumer des idées révolutionnaires. » À Paris, note encore le monsieur, il s’enfuit des prisons académiques pour se lancer à l’aventure de l’Italie révolutionnaire de Garibaldi. Le voilà qui porte le poignard des sicaires et une chemise rouge, reflet de son incroyable audace, pour combattre cette papauté dans laquelle son peuple ne cesse de s’engoncer à coups de zouaveries diverses.

« Buies est une sorte de Régis Debray de son temps », résume très rondement l’inconnu, lancé avec enthousiasme dans ce qui ressemble de plus en plus à une grande leçon improvisée consacrée à Buies.

Bien sûr, c’est un peu vouloir rabaisser Buies que de le comparer à ce phénomène volatil qu’est Debray. Mais à l’ère du triomphe des illusions et des contradictions de toutes sortes, laissons le monsieur causer, me dis-je. Après tout, il n’a pas tort de s’enthousiasmer autant pour Buies, monument le plus étonnant et le plus solide de notre XIXe siècle souffreteux.

Janvier 1862. Retour en Amérique d’Arthur Buies. Le jeune homme devient rédacteur d’un journal libéral, Le Pays, et animateur à plusieurs titres d’un club non moins libéral, l’Institut canadien. Cet institut est une sorte d’université libre fréquentée par des juristes, des étudiants et quelques notables. L’Institut canadien possède une riche bibliothèque et présente chaque année des conférences. Sans trop y croire, sans trop s’en rendre compte, Buies devient avocat. Mais une seule chose l’intéresse vraiment : devenir écrivain. « Je serai écrivain, le meilleur. »

En juin 1867, nouveau départ pour la France, où il espère cette fois pouvoir s’installer pour de bon et se tailler une place dans le monde des lettres. Il fait durant ce voyage la connaissance de George Sand : « Quelle femme. »

Mais il se retrouve vite sans argent et, sous les cris répétés de son estomac, perd patience. Il rentre au Canada au moment où Le Globe, un journal parisien, lui offre une place. Le Globe se veut « l’organe de la démocratie » et le défenseur des principes de la Révolution française. Au nombre de ses principaux collaborateurs, des noms qui sonnent déjà haut et fort : Émile Zola, Jules Vallès.

La lumière de La Lanterne
À Montréal, inspiré par la lecture en France de La Lanterne d’Henri Rochefort, Buies lance en 1868 un petit hebdomadaire du même nom où il exprime ses idées tout en lumière. Quelques numéros sont adressés à Rochefort, qui confiera en 1910 à Jules Fournier n’en conserver qu’un bien vague souvenir. Et pourtant !

Au sujet des moeurs électorales : « Personne n’ignore […] jusqu’où est poussée la corruption électorale en Angleterre ; il n’y a que celle exercée en Canada qui puisse en donner une idée. »

Buies réclame le droit de vote pour les femmes autant que l’abolition de la monarchie. Le mariage ? Après tout, pourquoi pas, pourvu que ce soit « un contrat libre, exclusivement civil et privé », et que « la femme mariée possède une capacité absolue en ce qui touche sa personne ou ses biens ». L’avocat Jacques Perrault n’arrivera à faire triompher ce principe d’égalité des sexes que dans les années 1950, au prix même de sa vie !

Buies est contre le dogmatisme de tous les religieux. Au sujet de l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, surnommé le Pie IX canadien : « J’ai à révéler des choses qui feront frémir d’indignation sur le compte de cet accapareur insatiable qui se laisse appeler saint homme, et qui depuis vingt ans s’engraisse de la crédulité stupide de ses diocésains. » Aurait-il trouvé à dire autant du cardinal Turcotte ?

La digne Confédération canadienne ? Buies s’en moque. La liberté politique se trouve ailleurs, pense-t-il. Peut-être du côté des principes républicains qui ont mené à la création des États-Unis ? La Confédération, chose certaine, « ne donne pas des droits : au contraire, elle en ôte. »

Tout de même parfois un peu vite en affaire, ce Buies : « Le monde entier proteste contre la peine de mort. » Non, pas vraiment. Pas même aujourd’hui. Ne pas oublier nos voisins américains, puis les sombres conservateurs d’ici, capables de promettre le pénitencier même aux enfants. En un mot, les réactionnaires de toujours et de partout savent faire front, encore et encore.

Ces beaux traits qui révèlent la pensée d’Arthur Buies, je les tire tous des pages de La Lanterne. Publié par Buies pendant vingt-sept numéros, de septembre 1868 à mars 1869, ce journal connut toutes les misères. L’Église voulait le faire interdire. Des gamins qui vendaient La Lanterne, certains recevaient des curés l’ordre de le brûler. L’imprimeur, toujours à cause du clergé, décidait à tout moment de ne plus faire son travail. Buies tenait ce fragile édifice journalistique à bout de bras, seul. Il travaillait tard dans la nuit, toujours seul, enfin presque : « Ma chambre est pleine de fantômes. Dans un coin le diable qui rit à se tordre. »

On fit tout, même après sa mort, pour l’empêcher de parler ou pour lui faire dire ce qu’il ne disait pas, ce qui revient au même. Rien ne manque, pendant près d’un siècle, pour alimenter la désinformation à son sujet. Claude-Henri Grignon, dans ses Belles Histoires des pays d’en haut, livre dont on souligne cette année le 75e anniversaire, le réduit aux dimensions d’un sombre petit scribe besogneux au service d’un curé Labelle bon vivant. L’image s’impose. Mais voyez ce qu’avoue Grignon, en 1963, devant l’Académie canadienne-française : « Cet écrivain de gauche-là me désespère et me dégoûte. » Grignon sait bien devant qui il se trouve. Pour être en accord avec ses positions politiques personnelles, une seule chose à faire : détruire ce diable en le récupérant. Et il s’y emploie de son mieux : « J’ai bien fait de m’attaquer à Buies, anticlérical. […] On a bien fait de condamner La Lanterne. »

Marcel-Aimé Gagnon, dans un autre livre consacré à Buies, se plaint qu’il ne distingue pas « la vérité bénéfique » et la « vérité maléfique ». En d’autres termes, il affirme que toute vérité n’est pas bonne à dire. Réponse déjà formulée par Buies, au siècle précédent : « C’est une maxime de poltron. » Léopold Lamontagne, dans une étude, se désole pour sa part d’avoir à conclure que Buies est voltairien : « Buies a respiré ce poison dans l’atmosphère qui l’entourait et il n’est guère difficile de relever, dans une partie de son oeuvre, des traces d’intoxication. » Intoxiqué par Voltaire ! Une garantie de santé !

Buies demeure une lumière trop forte. Il estime trop la liberté d’expression pour ne pas être jugé dangereux par toutes les sociétés, celle de son temps comme la nôtre. Buies, vous dis-je, c’est le diable.

Une plume, du souffle et des idées. Cela est rare. Buies demeure, aujourd’hui encore, presque aussi seul qu’en son temps. Au milieu de l’imposture, de l’inertie, des bêtises, des petitesses et de l’unanimisme à tout crin, un tel homme nous manque. Quel bonheur alors que de croiser soudain sur son chemin quelqu’un qui s’y intéresse :

— Pardonnez-moi, mais qui êtes-vous, Monsieur, pour vous intéresser autant à Arthur Buies ?

— Gilles Duguay, candidat du Parti conservateur dans Rivière-du-Nord.

Me voilà bouche-bée. Est-ce une mauvaise blague ? Non. Le monsieur a aussi été candidat conservateur dans Outremont…

— Vous aimez Buies, mais vous défendez les idées de Harper. Vous ne trouvez pas que c’est fort de café comme contradiction ?

— Oh, vous savez, Buies, c’était il y a plus d’un siècle. Ça fait longtemps, ces idées-là…

Comme si le caractère bedonnant d’une pensée se mesurait en fonction des seules années qui passent ! Dans un coin, je l’ai vu, le diable se désolait.
2 commentaires
  • André Loiseau - Abonné 4 octobre 2008 11 h 07

    Face à face

    Excellente critique du candidat Arthur par un grand classique: Arthur Buies. Espérons qu'ils sauront se comprendre...

  • Louis Lapointe - Abonné 5 octobre 2008 13 h 29

    Le personnage de Buies interprété par Paul Dupuis, si mièvre que ça?

    Bonjour M.Nadeau,

    J'ai bien aimé votre article sur Arthur Buies, mais le passage sur son personnage dans «Un homme et son péché» m'a obligé de retourner dans mes souvenirs, 40 ans en arrière, alors que j'avais à peine dix ans. Je ne suis pas sûr que Buies fût le scribe que vous décrivez dans la célèbre série de Grignon.

    Je me souviens de deux secrétaires du curé Labelle, le premier à l'époque du noir et blanc, alors que l'émission durait une demi-heure, était Arthur Buies et était interprété par Paul Dupuis, un acteur qui crevait l'écran avec sa voix grave et sa forte personnalité. Le second secrétaire arriva un peu plus tard et était bien ce scribe que vous évoquez, mais qui n'était pas Buies, mais un dénommé Dubouquet.

    Même si Grignon était l'homme d'arrière garde que vous décrivez, je ne me souviens pas qu'il ait composé un Arthur Buies mièvre. Son personnage avait plutôt une forte personnalité puisqu'il contestait constamment le Curé Labelle. Naturellement, Grignon s'arrangeait pour que le bon curé ait toujours le dernier mot, mais le Buies interprété par Dupuis ne laissait pas l'impression d'être un petit scribe, bien au contraire, il avait plutôt une forte tête, comme Bourgault , un contemporain de la série, qu'il fallait donc remettre à sa place à la face du Québec entier, rôle que jouait le bon curé Labelle interprété par Paul Desmarteaux.

    Dans le fond, le propos de Grignon était que le Québec des années 60 possédait trop de Buies et pas assez de Labelle. Trop de Lévesque, de Bourgault et de Gérin-Lajoie, pas assez de Maurice Duplessis et de Mgr Villeneuve.

    Louis Lapointe