Secouer la cage

Le metteur en scène Christian Lapointe
Photo: Jacques Grenier Le metteur en scène Christian Lapointe

La Toile peut devenir une telle arme politique! Avec de simples clips, susceptibles de rejoindre une immense audience, sans argent, sans infrastructures énormes, on peut, sinon faire dérailler une campagne électorale, du moins offrir à la population des points de vue éclairés sur les enjeux en cours. Dans le Web, comme en tout, le pire côtoie le meilleur. De quoi saluer les projets intelligents qui s'y frottent! Rares sont-ils à ouvrir une brèche dans le grand tissu de la niaiserie universelle.

Et si l'abrutissement planifié, qui confine toute une population votante à l'obscurantisme, était l'ennemi à pourfendre, davantage que Harper lui-même...

Tout un combat à mener, mais haut les coeurs!

Alors, oui, on a aimé plonger dans ces capsules du site unissonsnosvoix.ca. Depuis lundi, une soixantaine de personnalités, issues ou non du monde des arts, montent aux barricades pour attaquer les politiques de Stephen Harper, élevant le débat plus haut que le clip de Michel Rivard.

Soudain, loin de la simple bataille pour le pain et le beurre, hors des clivages anglos-francos, des gens prennent la parole pour conspuer les errances des conservateurs dans un tas de domaines et tirent sur son programme à bout portant. Armement, environnement, condition féminine, pétrole, tout y passe! Affichant aussi la force de l'art, sa subversion, sa mission libératrice.

La présence de Ghislain Picard, qui s'exprime au nom des Premières Nations et dénonce des promesses non tenues, contribue à étendre l'éventail des contestations.

Dans le lot, on salue cette sortie du comédien Paul Ahmarani attaquant le concept absurde du «vrai monde», dont seraient exclus, au dire de Harper, les artistes. Ce «vrai monde» dont le premier ministre canadien balaie pourtant les intérêts au profit de ceux des multinationales. «Pourquoi les projets mis de l'avant par les conservateurs coupent-ils justement dans ce qui fait le plus de bien au monde: les programmes de développement, les entreprises sociales?», demande avec pertinence Ahmarani.

Alors bravo à la cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette, au comédien-cinéaste Émile Proulx-Cloutier, à la réalisatrice Mélanie Charbonneau. Ils bossaient depuis si longtemps afin de mettre ce projet en ligne, où chacun est invité à prendre à son tour la parole, dans un effet pyramidal. Comptez toujours sur Anaïs Barbeau-Lavalette, cinéaste du Ring et artiste engagée, pour hausser une cause plus haut que son gousset.

L'abrutissement est combattu ici et là. Suffit de s'y rendre. L'autre soir, me laissant entraîner par le thème contre-endormitoire de la pièce Vu d'ici, mise en scène par Christian Lapointe, un gars de Québec, sur un texte de Mathieu Arsenault, j'ai bondi au petit Théâtre La Chapelle, rue Saint-Dominique, en pleine pénombre.

En scène: un cri, des phrases qui brûlent et crachent sans interruption, vraie charge contre la télévision, livrée en monologue par le vaillant comédien Jocelyn Pelletier. Pure secousse d'électrochocs! Et que d'écrans dans le décor, tous allumés, en cacophonie délirante. Ne vous rendormez pas, braves gens, clame Vu d'ici. En tout cas, pas ce soir!

La structure narrative, collée à la logorrhée du pamphlet, aurait pu s'offrir une montée dramatique mieux définie, mais basta, quelle puissance! Tous les propos sans exception de cette philippique étaient justifiés dans leur brutalité, jusqu'au malaise.

Place au chaos des images télévisées, cul par-dessus tête, en guerres, en catastrophes ou en conneries diverses, rivant le spectateur lobotomisé à son fauteuil d'impuissance. Le télécran, dénoncé par Orwell dans son 1984, aujourd'hui en majesté, voit ici son règne attaqué avec une colère infinie. Quel sens offrir à nos vies devant ce vide-là? demande la pièce, en renvoyant le spectateur à ses doutes.

Des étudiants, invités à une représentation précédente, otages en leur quotidien d'un monde sans repères, ont, paraît-il, ovationné longtemps Vu d'ici. Mis au défi de s'évader de cette prison d'écran de verre, un auteur rageur parle en leur nom en leur criant de secouer ce joug. Comme ils avaient envie d'écouter...

Que cette pièce percutante — Harper l'aurait conspuée, pour autant qu'il ait pu la comprendre — soit présentée à La Chapelle, tribune d'avant-garde dont les portes ont failli se fermer au printemps, n'est pas innocent. Non, l'art subversif n'a pas trop de places réservées pour sa gueule de baveux.

Sylvain Bleau, conseiller à la direction et aux affaires publiques à La Chapelle, proclame à quel point la relève a besoin d'aide. À ses yeux, un nouveau mécénat éclairé, inventif, attentif, constituerait une voie à mieux explorer. Les fonds d'État, oui mais... Ne sont-ils pas sclérosés par une poignée de fonctionnaires qui balaient souvent les voix montantes, jugées trop provocantes? «Pour l'instant, les artistes doivent parler au-delà de l'argent, dans une perspective sociale et politique», estime-t-il, en écho à plusieurs personnalités du clip unissonsnosvoix.ca qui utilisent enfin le tremplin des compressions fédérales pour regarder vers le haut. Du côté de l'essence de l'art, par exemple.

Sylvain Bleau, longtemps aux côtés d'Édouard Lock, cite une merveilleuse définition de l'art énoncée par le chorégraphe, qui mérite cent fois le dernier mot: «Cette porte entre l'intérieur et l'extérieur est fragile et personnelle. Les rêves passent à travers elle et vous les dansez tous les jours de votre vie.»