Diviser pour régner

«Ce qui préoccupe les Canadiens en ce moment, ce n'est pas la situation de l'emploi, ni de perdre leur maison comme aux États-Unis. Ce qui les préoccupe en ce moment, c'est de voir le marché boursier s'effriter.» Si le chef conservateur Stephen Harper comptait sur le débat en anglais d'hier soir pour marquer des points dans les communautés ontariennes et québécoises qui ont subi des pertes d'emplois importantes, il ne s'est sûrement pas aidé avec cette réplique qui pourrait revenir le hanter.

Comme mercredi soir, lors du débat en français, M. Harper s'en est tenu hier à son bilan et aux statistiques économiques positives, répétant à maintes reprises qu'il se créait plus d'emplois qu'il ne s'en perdait au Canada. Rien de ce qu'il a dit à cet égard n'était faux, mais les critiques des quatre autres chefs non plus.

M. Harper a montré encore une fois qu'il regardait la situation avec un recul trop grand pour voir les revers plus sombres de la réalité économique. Un exemple? Les emplois qui se créent exigent des compétences que les travailleurs licenciés n'ont pas nécessairement, ou sont créés à des centaines de kilomètres de chez eux, ou encore sont plus précaires et moins bien payés. En Ontario, tous les emplois créés depuis janvier sont à temps partiel, précisait le bulletin de Statistique Canada publié en août dernier.

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Ses adversaires, eux, ont sauté sur cette réplique pour mettre en lumière la froideur du chef conservateur. «Vous êtes déconnecté», a lancé la chef du Parti vert, Elizabeth May. Ils ont tous adopté le point de vue des travailleurs, sûrement une meilleure carte à jouer en Ontario, où les conservateurs espèrent faire assez de gains pour s'assurer une majorité.

Pour le chef conservateur, le défi était, sans se laisser manger la laine sur le dos, de garder une prestance de premier ministre rassurant dont le bilan suffit à justifier qu'on lui redonne les commandes du pays. Contrairement à ce qui s'était produit mercredi soir, M. Harper était plus présent, en possession de ses moyens et souvent dominant, mais il a perdu la carte de la compassion et connu sa part de difficultés.

M. Harper, qui avait demandé un débat prolongé sur l'économie, s'est fait demander à maintes reprises où était son plan — il n'en avait toujours pas. Ou encore, où était son programme, qui n'a toujours pas été rendu public. «Est-il sous votre chandail?», lui a lancé le chef néo-démocrate Jack Layton.

Son refus de se commettre sur de nouvelles mesures pour absorber un éventuel choc économique lui a valu d'être accusé d'un dangereux «laisser-faire» par ces vis-à-vis. Il s'est relativement bien défendu, mais toujours avec la froideur du technocrate compétent et distant. Le chef libéral Stéphane Dion lui a damé le pion sur le front de la chaleur et de l'empathie.

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M. Dion devait faire oublier son anglais parfois approximatif pour garder toute l'attention sur ses idées et ses forces. Il a relevé le défi, sans toutefois dominer le débat. Il a laissé au vestiaire ses manies de professeur pour afficher sa passion et sa conviction. Il s'adressait souvent à la caméra et a réussi à présenter plusieurs de ses politiques.

Contrairement à ce qu'il avait fait dans le débat en français, il a pris sa place dès le départ, sans attendre l'aide du modérateur. Les attentes à son égard étaient basses et donc faciles à remplir, mais pour renverser la vapeur de cette campagne difficile, il avait besoin d'un coup d'éclat et ce dernier n'est pas venu.

Même s'il s'exprimait dans sa langue maternelle, Jack Layton n'a pas réussi, malgré des pointes bien senties, à éclipser son adversaire libéral. Lui qui veut depuis le début de la campagne s'imposer comme la solution de rechange à Stephen Harper, il a poursuivi dans cette lignée, prenant le chef conservateur pour cible principale. Il l'a corrigé souvent, lui a reproché ses manoeuvres partisanes. Il était vigoureux, sincère et empreint de compassion, mais en matière économique et environnementale, il est revenu trop souvent sur son intention d'annuler les baisses d'impôt des grandes entreprises pour ne pas donner l'impression d'une rengaine simpliste.

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De son côté, la chef du Parti vert, Elizabeth May s'est bien tirée d'affaire, démontrant sa connaissance des dossiers, sa vitesse d'esprit et son sens de la répartie. Elle a mis M. Harper en boîte plus souvent qu'à son tour. Elle a souvent dit par le passé qu'elle s'était lancée en politique pour barrer la voie à Stephen Harper. Elle a montré qu'elle avait une belle collection de munitions contre lui. Sa bonne performance risque cependant d'avoir encouragé sa base à rester derrière elle, maintenant ainsi la division du vote opposé à Stephen Harper.

Ironiquement, c'est ce qui sert le mieux le chef conservateur. Tant que tout ce qui se trouve sur sa gauche reste fortement divisé, il peut espérer former un gouvernement majoritaire avec à peine 38 % des voix. L'ancien chef libéral Jean Chrétien a réussi cet exploit avant lui, en 1997 plus précisément, année où il a obtenu 38,5 % d'appuis. Or, selon les derniers sondages, il approche ou dépasse même ce seuil. Ce n'est pas le débat d'hier qui le propulsera loin devant, même si on peut penser qu'il fut le meilleur d'un match à peu près nul.

Le chef bloquiste Gilles Duceppe était le seul avec absolument rien à perdre hier soir et qui pouvait se permettre d'être agressif ou cinglant sans risquer d'en payer le prix. Son seul objectif en participant à ce débat en anglais est de provoquer un écho qui lui sera favorable dans la presse francophone et, par ricochet, dans l'électorat québécois. Il a, encore une fois, démontré sa connaissance des dossiers, mais il était dans son propre univers sur certaines questions, interrompant les autres au point de verser dans l'impolitesse.
11 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 3 octobre 2008 07 h 54

    Dion le perdant

    Après avoir dominé le débat en français (avec Duceppe), Dion a lamentablement perdu le débat en anglais. On aurait voulu expliquer l'infériorité socio-économique historique des Canadiens français, qu'on n'aurait pas trouvé meilleur exemple!

    Voici un brillant intellectuel, capable de dominer un débat en français face à des Anglos qui baragouinent le français, mais qui se retrouve tout pénaud en anglais face à ces mêmes Anglos. C'est l'histoire de notre peuple, forcé de travailler en anglais.

    Que la victime cette fois soit l'un des plus grands propagandistes du fédéralisme au Québec a quelque chose de savoureux. Mais de pathétique aussi.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 3 octobre 2008 08 h 11

    Qu'elle se coordonne, se fusionne ou se "coalitionne"

    Ce n'est pas M. Harper qui divise pour régner, il n'a pas besoin de faire ça, c'est la gauche qui se divise elle-même.

    Même chose au provincial, c'est l'opposition qui devrait permettre à M. Charest de gagner un troisième mandat de suite ou...plus.

    Si l'opposition désire régner aussi, qu'elle se coordonne, qu'elle fusionne ou se "coalitionne".

  • Pierre-S Lefebvre - Inscrit 3 octobre 2008 08 h 17

    Dion dé-construit son gain du premier débat

    A vouloir parler au peuple il a révélé un écart de langage qui ne passe pas. Plus de taxes veut dire plus de Libéraux. Dans ce monde économique à haut risque il ne peut convaincre. Ce sera la dégelée le 14 et d`ici là le Bloc fera des gains importants. Duceppe s`est centré sur les besoins des québécois. Il sera au Economic Club de Toronto et progressera de par sa présence. Je me sentirais craintif si j`étais des Coderre, Trudeau et Garneau ainsi que des Verner, Blackburn, Bernier et Fortier.

  • Dalie Giroux - Inscrite 3 octobre 2008 08 h 28

    Majoritaire à 38%?

    Le BQ aura peut-être 50 sièges avec le même pourcentage de votes que le Parti Vert, qui risque de se retrouver avec aucun siège. Tout comme le PLQ au Québec, le vote du PC est très concentré dans certaines régions, notamment dans l'Ouest, tandis que le vote du PLC en 1997 était plus reparti à travers le pays. Le PC ne saurait faire élire une majorité avec 38% des votes, surtout si le Québec lui barre le chemin.

  • Alain Larouche - Inscrit 3 octobre 2008 08 h 44

    Non-interventionniste

    Un vent glacial s'en vient sur le Canada et malgré ça les électeurs vont choisir un premier ministre dont la froideur n'a d'égal que son regard imperturbable devant un situation économique désastreuse qui s'en vient comme un tsunami. Pas de plan, pas d'intervention de l'état, aucun plan B. Le Canada sera le seul pays qui sera à la remorque du non-interventionniste de l'état au nom de la sacré doctrine de Bush qui nous a conduit à l'abus du système capitaliste. Que Dieu nous protège de "HARPEUR"