Ça va, les Belges?

La Belgique francophone fait partie des trois territoires où le cinéma national n'arrive pas à s'imposer auprès de son premier public, avec le Canada anglais, à cause du marché américain, et l'Autriche, à cause de celui de l'Allemagne. La puissance économique de sa voisine la France empêche la communauté française de Belgique de créer son propre star-système et l'étroitesse de son marché intérieur la force à l'exportation, dont le chemin le plus court demeure, vous l'aurez compris, la coproduction avec la France.

Mais qui dit coproduction dit compromis. Pour la Belgique, ce compromis se résume trop souvent à ne plus s'afficher dans l'image. À fournir quelques acteurs bien cotés (Cécile de France, Olivier Gourmet, Jérémie Rénier, Natasha Régnier, etc.), la main-d'oeuvre et l'équipement de postproduction (dont les coûts en Belgique sont inférieurs); enfin, de verser les gros bilous, à travers un système complexe mais bien rodé de financement public et surtout de crédits d'impôt — qui rendent la Belgique et sa caisse irrésistibles aux yeux de ses voisins. Belge, ce film? Mais si!

Même Luc Besson en profite. Sa société de production, EuropaCorp, a financé avec des capitaux belges Go Fast, un thriller vroum-vroum pouêt-pouêt à la Taxi, dans lequel Olivier Gourmet tient un tout petit rôle et dont l'action se déroule entre l'Espagne et la France. Ne cherchez pas le Mannekin Pis dans ce film sorti en salle mercredi. Mais quelques verres de Duvel traînent sur une table, puis, nous dit-on dans le film, les trafiquants de stupéfiants — dont le film fait mollement le procès — font des ravages dans tous les pays d'Europe, Belgique comprise. Compris?

Cette dissolution de l'identité belge dans les films nationaux choque Michaël Ismeni, animateur culturel pour la société Les Grignoux, qui programme trois cinémas d'art et d'essai à Lièges, et rédacteur en chef du bulletin officiel du Festival international du film francophone de Namur, où nous avons discuté de l'état de santé du cinéma belge. Grand amateur de cinéma québécois, il y voit un exemple pour les cinéastes de chez lui qui, dit-il, «font des trucs insipides et n'en ont rien à foutre de l'identité nationale. Ils veulent tourner leurs films et puis c'est tout». Le film Maurice Richard, de Charles Binamé, l'a particulièrement transporté: «De voir un film sur un athlète francophone qui ne parle même pas l'anglais devenir le héros de toute une nation, c'est vraiment incroyable», dit celui pour qui pareille chose ne saurait être envisagée dans son plat pays scié en deux.

Et pour cause: la montée de la ferveur nationaliste, en Belgique, ne semble se vivre que du côté flamand. Entre les titres des journaux, qui parlent ces jours-ci de la faillite possible de deux grandes sociétés bancaires belges, la crise constitutionnelle est encore présente. Dans le train qui me conduisait à Bruxelles l'autre jour, mon voisin d'en face regardait d'un oeil circonspect l'homme qui, à sa gauche, lisait un ouvrage intitulé La Flandre aux Flamands. Dans un kiosque à journaux, la une d'un magazine bas de gamme titrait: «Apprendre le néerlandais: quelques trucs pour s'y mettre». Le pays de Hergé et des frères Dardenne est en train de se repenser et son cinéma n'échappera pas à l'examen.

Pour l'instant, la Belgique continue de produire et de coproduire une vingtaine de longs métrages par année, dont plusieurs voyagent et sont primés dans les festivals étrangers. Car la patrie de Brel a donné naissance à des auteurs de cinéma très singuliers (Joachim Lafosse, Ursulla Meier, Pierre-Paul Renders). Mais rares sont ceux qui, comme les frères Dardenne, trouvent chez eux un public désireux de se connaître et de se comprendre à travers leurs films.

«Il n'existe pas d'effet belge chez nous. La nationalité n'est pas un critère dans le choix des spectateurs de voir un film», observe Michaël Ismeni. Souvent, les Belges qui voient des films belges ne savent pas... que ceux-ci sont belges. Une liaison pornographique, de Frédéric Fonteyne, se passait à Paris avec des acteurs français et espagnols. Le Sel de la mer et Séraphine sont des coproductions minoritaires, avec rien de belge dedans. Rumba, exercice tatiesque (en fait plus proche de Mr. Bean) et quasi muet, possède une couleur et un goût subtils de franco-belgitude, mais sa géographie reste plus imaginaire que physique, comme d'ailleurs celle d'Odette Toulemonde, le succès de la dernière année.

Si bien que, comme le reste de la presse belge, Michaël Ismeni a hâte de voir Soeur Sourire, en tournage présentement, qui raconte l'histoire tragique de la nonne chantante, avec Cécile de France dans le rôle-titre: «Voilà bien une histoire typiquement belge, qui risque fort de parler aux Belges», dit-il. Ce sera, à n'en pas douter, leur Maurice Richard. L'ironie, c'est que le film est réalisé par un Flamand, Stijn Coninx (Daens). Chez nous, ça ne voudra rien dire. Mais en Wallonie...

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 3 octobre 2008 11 h 49

    Wallons fédérés

    Les wallons sont les anglais de la Belgique... Déplorable.

    Claude L'Heureux, Québec