Analyse - Une occasion manquée

La première question, posée par un citoyen de Longueuil, a mis le doigt sur le bobo du chef conservateur Stephen Harper hier. Comme bien d'autres Canadiens, Stéphane Bourassa voulait savoir ce que ferait le prochain premier ministre pour faire face aux effets de la crise financière américaine au Canada.

M. Bourassa ne voulait pas savoir ce qui avait déjà été fait, il l'a précisé, mais ce qui viendrait. Le chef conservateur, lui qui a demandé de prolonger la portion du débat portant sur l'économie, n'a eu que son bilan à offrir car, pour lui, «le défi est de rester sur la bonne voie».

Si le débat d'hier a fait un gagnant sur le plan de la forme, on peut dire que ce fut le chef bloquiste Gilles Duceppe, le vétéran de ce genre d'exercice. Efficace, à l'aise, au fait de ses dossiers, habile à mettre en relief les thèmes chers à son parti, il a réussi à embêter Stephen Harper à bien des détours, bien que ce dernier lui ait rendu la pareille durant le débat sur la reconnaissance de la nation québécoise. Le chef libéral Stéphane Dion, pour sa part, a bien failli être éclipsé au début en voulant être trop poli. Il a eu besoin de l'aide de l'animateur pour s'imposer avant de finalement prendre du mordant. Une chance pour lui, car dès le départ il a remporté la palme sur le fond.

Il a été le seul chef en possession d'un plan à court terme pour faire face à la crise qui nous pend au bout du nez. Il a promis un plan d'action précis pour les 30 premiers jours de son gouvernement, un plan qui inclurait, entre autres choses, la convocation d'une rencontre des premiers ministres provinciaux afin de se concerter avec eux.

Il s'est du coup distingué de Stephen Harper. D'autant plus quand on se souvient qu'en janvier dernier, c'est à reculons que ce dernier avait accepté de recevoir chez lui ses homologues provinciaux qui le pressaient de tenir une réunion pour discuter de leurs inquiétudes économiques. En bon conservateur, M. Harper croit que l'État doit intervenir le moins possible, d'où sa résistance l'hiver dernier à venir en aide au secteur forestier ou au secteur manufacturier. Il a finalement cédé dans les deux cas, mais pour des raisons politiques et électorales.

Et s'il hésite maintenant à en promettre davantage, ce n'est pas uniquement pour des raisons idéologiques, mais bien parce que le fédéral n'a plus la marge de manoeuvre qu'il avait. Et s'il ne l'a plus, c'est uniquement à cause des décisions prises l'automne dernier par ce même gouvernement Harper. En réduisant massivement les impôts et en réduisant plus rapidement que prévu la TPS, il a renoncé à des revenus importants, dont environ six milliards uniquement pour la baisse d'un point de TPS. Pareille somme serait aujourd'hui la bienvenue pour intervenir à court terme dans l'économie, le temps de traverser la tempête.

Ce n'est pas pour rien que les autres partis proposent d'abandonner une des baisses de taxe annoncées — le NPD qui veut éliminer celle pour les entreprises — ou encore de restructurer la fiscalité en taxant les émissions de gaz à effet de serre — la taxe sur le carbone des libéraux. Avec de nouveaux revenus, ils promettent de nouvelles dépenses, des réductions d'impôt ou un mélange des deux. Les turbulences économiques ne leur en donneraient peut-être pas le loisir. Ils pourraient être forcés, s'ils étaient élus, d'utiliser les revenus qu'ils anticipent pour financer des mesures plus urgentes. Ils ont malheureusement esquivé cet aspect des choses hier.

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Il est vrai, comme le répétait encore M. Harper hier, que l'économie canadienne est actuellement forte, avec un de ses plus bas taux de chômage en 30 ans, une croissance économique timide mais positive, des institutions financières solides et ainsi de suite.

Cette vue à vol d'oiseau ne permet toutefois pas de prendre acte des zones de turbulence de l'économie canadienne, comme le secteur manufacturier dans l'est du pays ou le secteur immobilier, dans l'Ouest en particulier. Ces belles statistiques font fi du fait qu'en Ontario, par exemple, tous les emplois créés depuis le début de l'année sont des emplois à temps partiel.

De plus, ces chiffres sont l'équivalent d'un regard dans le rétroviseur. On ne connaîtra le vrai portrait de la situation actuelle que dans quelques semaines. Même chose pour les effets réels de la crise financière américaine. Par conséquent, même Stephen Harper, s'il est réélu, devra en prendre acte et pourrait être forcé de revoir ses plans et de se concerter avec les premiers ministres provinciaux.

M. Harper avait l'occasion hier de prouver qu'il ne se complaisait pas dans son bilan et qu'il avait une idée de ce qu'il ferait en cas de ralentissement économique pour protéger les emplois et l'épargne des citoyens. Il ne l'a pas fait et, du même coup, a laissé beaucoup de Canadiens sur leur faim.

Le chef libéral, pour sa part, a démontré tout au long du débat une maîtrise de ses dossiers. Aura-t-il percé le mur de scepticisme auquel il fait face au Québec? Ça reste à voir. De toute façon, ça ne pourra compenser son manque d'organisation sur le terrain. Il aura toutefois rassuré ses organisateurs en vue du débat anglais de ce soir, pourvu qu'il ne prenne pas autant de temps pour se réchauffer et prendre sa place.

Le chef conservateur, quant à lui, s'obligeait à parler doucement, à rester calme et à garder une image de premier ministre. Il a été écorché par tous ses adversaires, ce qui était prévisible, mais il s'est défendu de façon inégale et sa performance ne lui aura sûrement pas permis de prendre les devants sur le Bloc québécois au Québec, alors que Gilles Duceppe, lui, a de bonnes chances d'avoir protégé ses arrières.

Le chef néo-démocrate, Jack Layton, et la chef du Parti vert, Elizabeth May, se sont bien tirés d'affaire, avec quelques répliques senties à l'endroit de M. Harper. Si la qualité du français de M. Layton l'a avantagé, Mme May a quand même su lancer quelques-unes des flèches les plus acérées de la soirée.

La décision d'asseoir les cinq chefs autour d'une table, sans cartables bourrés de notes devant eux, les a forcés à discuter en se regardant et, comme ils étaient près les uns des autres, ils n'avaient pas tendance à crier pour s'interrompre. Cela a aidé à la civilité du débat.

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mcornellier@ledevoir.com
9 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 2 octobre 2008 08 h 16

    Débat plate, plate, plate, à l'image du Canada

    Première heure, ennuyante au possible. Un peu d'intérêt pour la question demandant de vanter le voisin. Un tout petit peu d'intérêt pour le débat sur la nation québécoise où on a appris que Harper avait f... Duceppe avec une fausse motion!
    A part, deux heures à s'endormir devant la télé.
    Voici les questions que j'aurais posées:


    M.Harper,

    Pourquoi avez-vous accepté le vote voilé?
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    M. Harper,

    On connait votre passion pour la culture, surtout la culture québécoise, vous avez d'ailleurs fait reconnaitre la nation québécoise au Parlement même si vous refusez de l'enchasser dans la Constitution puisque 80% des Anglophones sont contre, y voyant une autre faveur faite au Québec.

    Mais on sait que vous êtes toujours fier d'exhiber notre culture aux visiteurs étrangers. Comme vs allez bientôt accueillir à Québec les chefs des 50 pays francophones, j'aimerais vous demander quelle chanson de Jean-Pierre Ferland, quel film de Gilles Carle et quelle oeuvre de Robert Lepage vous recommandriez à vos invités?

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    M. Harper,

    Le gouvernement dépense XXX millions par année dans son combat à l'obésité. Dans nos écoles, on sort la malbouffe. Chaque année les couts d'hospitalisation pour les conséquences du diabète sont de XXXX. Est-ce que boire du Pepsi chaque jour est un exemple à donner à la jeunesse canadienne?
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    M. Dion,
    Allez-vous abandonner votre citoyenne française pour devenir un citoyen canadien à part entière si vous devenez PM? Trouvez-vous normal de dépenser 80 millions des taxes des contribuables pour aller chercher des Canadiens de pacotille au Liban?

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    M. Dion,

    Avez-vs connu votre beau-père qui est mort en 1978 d'un accident de la route dans le Parc national, année où vous avez connu sa fille
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    M. Dion,
    Combien des 300 millions que la scandale des commandites a couté, avez-vs remboursé?

  • Paul Verreault - Inscrit 2 octobre 2008 08 h 24

    Bien joué Duceppe!

    Harper, lui qui prétendait qu'il vaut mieux être sur la glace que dans les estrades, a trébuché dès qu'il a mis le pied dessus. Il n'a même pas répondu à la question à savoir ce qu'il ferait à l'avenir en économie. Duceppe à l'aise comme joueur, a démontré qu'il savait compter des buts toute la partie. Dion m'a surpris par ses bonnes mises en échec. Mme May a montré qu'elle a de l'avenir et Layton est un bon joueur mais les deux ne seront pas de l'équipe Québec, la seule qui compte pour les Québécois.

  • andré michaud - Inscrit 2 octobre 2008 08 h 26

    Bravo M.Dion

    M.Dion fut en effet celui qui était le plus articulé et précis dans ses commentaires. Ce qui n'est pas surprenant pour un ancien prof d'université. M.Dion est reconnu pour la maitrise de ses dossiers.Il l'a encore démontré.

    Il a aussi démontré un grand sens de leadership et de responsabilité, particulièrement sur la crise économique et sur l'Afghanistan.

    Je crains cependant que l'importance du "look" pour beaucoup de citoyens, fasse que quels que soient ses avantages , on lui préfèrera M.Harper malgré des compétences inférieures à celles de M.Dion...dommage!

  • Yvon Levert - Inscrit 2 octobre 2008 08 h 38

    La tête dans le sable!

    En changeant le format, les organisateurs nous ont enlevé une partie importante: les discours d'ouverture et de clôture.
    Il est vrai que le plan Libéral est la solution dans l'immédiat. La crise financière est à nos portes! J'ai eu l'impression que les chefs ont insisté sur l'importance de cette partie du débat mais n'ont pas mis suffisamment l'accent sur l'urgence d'être préparé. Ils préfêrent se péter les bretelles parce l'économie canadienne n'est pas encore techniquement en récession. Réveillons-les!
    Pendant les temps de vaches grasses nous avons remboursé des dettes. Il est temps maintenant de créer de l'emploi en collaboration avec les provinces et les villes.

  • Jocelyne Brunet - Inscrite 2 octobre 2008 11 h 06

    Débat intéressant

    MM. Dion et Duceppe ont bien représenté leurs partis et se sont exprimés avec éloquence. Mme May a surpris par sa capacité à exprimer en quelques phrases assassines ses opinions malgré son handicap en français. M. Layton a été égal à lui-même. M. Harper, emmuré derrière un sourire figé, s'est montré peu habile à parer les flèches décochées par ses adversaires. La nouvelle formule du débat m'a plu.

    Jocelyne Brunet
    Gatineau