Médias: Il ne faut surtout pas enterrer le débat

«Cela fait 40 ans que je vois la profession se braquer quand on parle d'intervention gouvernementale. Il y a une réaction épidermique à chaque fois. Il faudra bien qu'on sorte de cette ornière...»

La voix posée d'Armande Saint-Jean trahit un certain agacement. Présidente du comité-conseil qui a remis, il y a deux semaines, un rapport à la ministre Diane Lemieux sur la concentration des médias, elle fait maintenant face à des réactions très réservées.

Ce comité recommandait un ensemble de mesures pour limiter les effets négatifs de la concentration de la presse, dont la création d'un conseil de l'information et l'adoption d'une loi sur l'information, deux mesures qui ont été reçues fraîchement par le milieu et qui ont été passées sous silence par la ministre Lemieux.

Mais la ministre a retenu l'idée d'améliorer le rôle du Conseil de presse, tout comme elle entend jeter les bases d'une charte de l'information et mettre sur pied un fonds d'aide à l'information, pour les médias indépendants plus fragiles.

Dans le fond, les réactions contrastées à ce rapport viennent aussi du fait qu'on arrive mal à évaluer les effets concrets de la concentration des médias. Ce qui peut paraître paradoxal, puisque des sondages récents montrent que tant la population que les journalistes eux-mêmes semblent convaincus que la concentration grandissante des médias nuit à la qualité de l'information.

Le rapport Saint-Jean comprend une deuxième partie dont on a très peu parlé, et qui tente de tracer un portrait de la concentration en tant que telle. D'emblée, on y affirme que les effets de la concentration des entreprises de presse ont été très peu explorés de façon scientifique par les chercheurs. Mais la plupart des auteurs consultés par le comité s'entendent sur le fait que la concentration tend souvent à réduire la diversité des perspectives et des contenus.

Essayons d'en examiner quelques cas concrets. Chez Quebecor, il est exact qu'on n'entend pas de journalistes se plaindre d'interventions directes de la direction de l'entreprise, qui exigerait par exemple qu'on parle plus souvent de TVA dans les pages du Journal de Montréal, ou vice-versa (si c'était le cas, j'invite ces collègues silencieux à me contacter par courriel!).

Par contre, le fait que Quebecor possède autant de médias lui permet d'organiser ces jours-ci une intense campagne de promotion autour de l'émission vedette de TVA, Star Académie. Doit-on donc parler d'une concentration plus axée sur la promotion commerciale que sur le contenu journalistique en soi? Il faudrait calculer le nombre d'articles écrits sur Star Académie dans les publications de Quebecor ces jours-ci pour conclure avec certitude.

Alain Dubuc, l'éditeur du Soleil, signait ce samedi un texte nuancé sur le sujet. Alain Dubuc a d'ailleurs l'honnêteté de reconnaître qu'il n'est pas neutre dans ce débat. Tout en reconnaissant des inconvénients potentiels à la concentration, il soutient que la concentration a aussi des avantages: «la mise en commun de ressources, la stabilité financière, la possibilité d'accroître la quantité, la qualité et la pertinence de l'information».

Il affirme (sans trop le prouver) que «l'expérience canadienne ne permet pas de conclure que la concentration a mal servi les Canadiens». Mais il ajoute aussi qu'il faut se doter «d'outils de monitoring» qui permettraient «de faire le point, de rassurer le public le cas échéant et de soumettre l'évolution des médias au débat public», une proposition intéressante qui n'est pas très différente de ce qu'on peut lire dans le rapport du comité Saint-Jean... et une proposition qu'on n'a jamais entendue, sauf erreur, dans la bouche d'un Pierre-Karl Péladeau.

Il existe un autre aspect à la concentration des médias, c'est celui du point de vue régional par rapport à celui de la métropole. «La réaction à toute cette discussion est très différente selon qu'on est à Montréal ou en région, commente Armande Saint-Jean. En région, on est beaucoup plus conscient de l'inaccessibilité de l'information, de son uniformisation, du manque de ressources des médias. C'est pourquoi l'idée d'un fonds d'aide aux entreprises indépendantes est mieux accueillie à l'extérieur de Montréal.»

Le rapport du comité documente certains exemples bien réels, dont la fermeture d'hebdomadaires à la suite de l'achat par un grand groupe ou encore la fusion de salles de nouvelles lorsqu'une radio et une télévision appartiennent au même empire. On remarquera d'ailleurs que dans la toute dernière édition du magazine Le 30 un texte fait état de l'inquiétude grandissante de syndicats de journaux régionaux membres du groupe Gesca, qui trouvent que à La Tribune ou à La Voix de l'Est, par exemple, on commence à publier un peu trop souvent des textes issus de La Presse.

Avant d'enterrer trop vite le rapport du comité Saint-Jean, il apparaît vraiment souhaitable d'en retenir le message principal, qui est de tenir un débat public constant sur la question de la concentration pour mieux comprendre les forces actuellement à l'oeuvre.

pcauchon@ledevoir.com