Gênant

C'est précisément le scénario que tout gouvernement québécois aurait voulu éviter: pendant que les différents protagonistes de la tragicomédie du CHUM vont continuer à se chamailler sur la place publique, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) va sortir de terre.

Bien des francophones se demandent encore pourquoi il faudrait partager également les fonds publics entre les deux établissements, quand 60 % des jeunes médecins formés à McGill quittent le Québec deux ans après avoir obtenu leur diplôme, contrairement aux facultés francophones où le taux de rétention avoisine les 90 %. Une «injustice rhodésienne», écrivait le mois dernier Robert Laplante, directeur de L'Action nationale.

À ceux qui se sont interrogés sur la nécessité d'avoir deux centres hospitaliers universitaires dans une ville de la taille de Montréal, on a expliqué que l'histoire et les différences de culture ont rendu le dédoublement indispensable.

Au moins de façon temporaire, il y aura bien un seul CHU. Yves Bolduc, le nouveau ministre de la Santé, estime qu'il n'est pas possible de retarder davantage la réalisation du CUSM, en attendant que la chicane cesse au CHUM: «McGill n'a pas à payer pour ça.» Construisez les premiers, messieurs les Anglais!

Certes, le dossier du CHUM est complexe, mais tout porte à croire que la confusion est soigneusement entretenue de manière à ce qu'il devienne impossible de départager la responsabilité des uns et des autres dans un gâchis où l'intérêt de chacune des parties semble clairement l'emporter sur l'intérêt commun.

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Dans l'entrevue qu'il a accordée à ma collègue Kathleen Lévesque, M. Bolduc a clairement laissé entendre que, sous prétexte de chercher à mieux répondre aux besoins de la population, les médecins spécialistes pensent surtout à leur propre bien-être. Plus le volume de soins dispensés au CHUM sera élevé, plus les médecins en bénéficieront sur le plan financier.

Il faut dire que le Dr Gaétan Barrette, président de la FMSQ, avait ouvert les hostilités en réclamant l'intervention du premier ministre Charest, parce que M. Bolduc maîtrisait mal le dossier. Pour un homme qui doit déjà trouver bien grandes les bottes de Philippe Couillard, il y avait de quoi être piqué.

M. Barrette n'a pourtant pas tort: le dossier du CHUM paraît bien lourd à porter pour un nouveau venu en politique. L'avenir dira si M. Bolduc a suffisamment de coffre, mais il est certain qu'il n'a pas les talents de communicateur de son prédécesseur. Sur un sujet de cette importance, il est rare de voir un ministre se fier à ce point à son attachée de presse pour transmettre son point de vue aux médias.

Remarquablement discret depuis sa nomination, M. Bolduc est finalement sorti de sa réserve cette semaine, mais il aura maintenant bien du mal à convaincre la population qu'on ne s'apprête pas à élever un gigantesque monument à la bêtise.

Il est difficile d'imaginer M. Charest mettre sérieusement la main à la pâte. Depuis l'enterrement du projet d'Outremont, il n'a jamais semblé le moindrement enthousiasmé par le futur CHUM. Comme s'il voulait chasser de son esprit le souvenir de l'humiliation qu'il a subie en 2005, quand M. Couillard l'a déculotté devant le Québec tout entier.

Comment pourrait-il convaincre aujourd'hui les milieux d'affaires de cesser leur bouderie? Tous les arguments que lui sert aujourd'hui la FMSQ sont exactement ceux qui l'avaient convaincu de remettre une première fois en question l'emplacement du 1000, Saint-Denis. Le contrôle des coûts, qu'avait énergiquement fait valoir Daniel Johnson, l'ancien premier ministre, n'est manifestement pas mieux assuré au centre-ville, et n'importe qui peut voir que les possibilités d'expansion y sont limitées.

Il ne faudrait pas croire que le projet du CUSM n'a pas suscité de débat au sein de la communauté anglophone, mais il n'a jamais offert le spectacle pitoyable qu'on présente au CHUM depuis des années. Cela démontre que la diversité des intérêts n'interdit pas un minimum de solidarité.

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Le fiasco du CHUM est sans doute embarrassant pour le gouvernement Charest, mais il est surtout devenu extrêmement gênant pour l'ensemble du Québec francophone. Il serait difficile d'imaginer meilleure illustration d'une «nation» incapable de se brancher, quel que soit le dossier.

Même éliminer les bagarres dans le hockey junior semble trop demander. Le printemps dernier, quand le jeune Jonathan Roy s'est conduit comme un imbécile, tout le monde a applaudi Michelle Courchesne, la ministre de l'Éducation, du Loisir et du Sport, qui a promis d'y mettre un terme.

Un femme aussi orgueilleuse que Mme Courchesne a dû être mortifiée de s'être fait rouler dans la farine par les dirigeants de la LHJMQ, mais son échec constitue aussi une bien triste démonstration de notre incapacité collective de prendre une décision dont le bien-fondé saute pourtant aux yeux. D'une certaine façon, c'est encore plus gênant que la farce du CHUM.

Il est bien possible que Jacques Parizeau et ses successeurs péquistes soient en partie responsables des déficiences de l'école publique qu'il a dénoncées dans sa lettre ouverte envoyée au Journal de Montréal, même s'il est difficile de les mettre au compte d'une réforme pédagogique qui produit des résultats aussi différents chez les francophones et les anglophones.

Si le taux de diplômation au secondaire à l'âge de dix-huit ans est nettement plus élevé chez les jeunes anglophones, c'est sans doute parce que la communauté anglophone ne vit pas au même degré les conséquences de la diversité culturelle, mais Mme Courchesne a également noté qu'elle «se serre beaucoup plus les coudes». Tiens, là aussi!

Une bonne façon de «se serrer les coudes» pour assurer le succès scolaire des jeunes francophones qui fréquentent l'école publique serait de faire en sorte que l'école privée — si on peut employer ce terme dans le cas d'établissements subventionnés à hauteur de 60 % — cesse d'écrémer les meilleurs élèves, mais il ne faudrait tout de même pas pousser la solidarité trop loin.

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