La guerre froide?

La Haye — Dans la presse européenne, l'été fut essentiellement chinois et américain. Oubliant le Tibet ou les droits de la personne, le louvoiement des chefs d'État, le silence quasi unanime des athlètes, on n'en a eu durant 16 jours que pour le triomphe de la Chine. Jamais des jeux n'avaient été aussi spectaculaires, témoignage éloquent du savoir-faire et de la compétence des Chinois. On ne le disait pas ainsi, mais le message sous-tendait que les États autoritaires ou totalitaires étaient efficaces et capables d'accomplir des exploits qui ne sont pas à la portée de ces démocraties désorganisées.

Américain, à cause de l'engouement unanime des Européens à l'égard d'Obama et de la pensée que huit ans d'unilatéralisme américain s'achevaient enfin. Mais aussi à cause de Sarah Palin. La presse américaine découvrait la maman, la battante, la femme moyenne, la chasseresse. L'Europe effrayée, abasourdie, parlait de la fondamentaliste, de la femme qui possédait des fusils automatiques, du fait qu'elle n'avait son passeport que depuis un an et de l'effroyable perspective que McCain, 72 ans, trépasse trois mois après son élection. Combien de fois n'ai-je pas entendu «Mais ils sont complètement fous, ces Américains». Aux États-Unis, on scrutait l'être humain, ici on voyait le futur président des États-Unis et on criait au loup.

Mais l'attaque de l'Ossétie du Sud par la Géorgie, la riposte foudroyante et brutale de la Russie, la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie et de l'Abkhazie, partie intégrante du territoire géorgien, ont fait tourner la tête des Européens, qui tentaient depuis un certain temps de ne pas trop se préoccuper de tous les défauts de la Russie de Poutine. On avait oublié la Tchétchénie, la corruption, les règlements de compte du Kremlin, avec les oligarques emprisonnés ou exilés, on avait oublié les assassinats de journalistes indépendants et la mise en tutelle de la quasi-totalité de la presse. On laissait sans trop mot dire se reconstruire à la porte de l'Europe centrale une Russie autoritaire sinon totalitaire, de plus en plus animée par un sentiment nationaliste revanchard, nostalgique de la Grande Russie. Poutine n'avait-il pas déclaré que «le démembrement de l'URSS avait été la pire catastrophe du XXe siècle»?

Les préoccupations européennes étaient ailleurs et, en presque tout, leur principal interlocuteur dans les dix dernières années était les États-Unis. Pendant ce temps, tout comme la Chine, la Russie se transformait et, surtout, sa confiance en son économie, sa capacité d'influencer et d'orienter se développaient. Poutine, puis son copain Medvedev multipliaient les déclarations nationalistes et la promesse que le pays retrouverait sa grandeur passée. La Russie avait vu le Kosovo séparé de son allié serbe par la seule volonté européenne et américaine. Ce serait la dernière fois qu'Américains et Européens pourraient agir sans tenir compte des intérêts russes et du rôle prépondérant qu'elle entend jouer dans ce qu'elle considère comme son «univers» historique, le Caucase, les Balkans et l'ancienne couronne de républiques communistes qui ont acquis leur indépendance avec la chute du mur de Berlin, en 1989.

Psychologiquement, les Russes vivent encore à l'époque de la guerre froide, et pour eux, l'OTAN et les Américains poursuivent encore un travail d'encerclement de la Russie. C'est ainsi qu'ils interprètent les interventions occidentales pour favoriser les victoires de pro-Occidentaux en Géorgie et en Ukraine et la volonté de ces deux pays de joindre les rangs de l'OTAN. L'installation de parties du bouclier anti-missiles en Pologne et en Bohème est vue sous le même éclairage, une guerre froide souterraine et larvée. Bien peu de gens croient sérieusement que ce bouclier, comme les disent les Américains, est une protection contre la menace iranienne.

Quand la Géorgie a lancé son attaque contre l'Ossétie du Sud, largement peuplée de russophones qui souvent détiennent des passeports russes, la Russie y a vu, probablement avec raison, la main de Washington et du vice-président Cheney, qui a multiplié les visites dans ce petit pays ainsi que les promesses d'appui indéfectible. Les Américains ont crié au retour de la guerre froide, les Européens se sont retrouvés avec le véritable problème, une nouvelle Russie prête à défier le monde et à utiliser sa puissance. Durant toutes les négociations avec l'Union européenne, c'est la Russie qui a mené le jeu, multiplié les atermoiements et dicté ses conditions au retrait de ses troupes. Quand certains Européens ont parlé de reporter les discussions sur un accord de coopération ou encore d'exclure la Russie du G8, Moscou a répondu que le pays pouvait se passer de l'Europe et que c'est le G8 qui souffrirait de son absence, pas la Russie.

Que s'est-il passé pour que les rapports de puissance entre ces grandes nations aient été modifiés aussi radicalement? Les prix de l'énergie dans le cas de la Russie, la soif des Occidentaux pour des produits peu chers dans le cas de la Chine. L'Europe, en particulier la puissante Allemagne et l'Italie, ne peuvent fonctionner sans la sécurité énergétique, qui vient essentiellement de Russie. Tous les Wal-Mart de la terre fermeraient si l'Occident se lançait dans un affrontement politique sérieux avec la Chine. La mondialisation économique dicte les nouveaux paramètres du pouvoir politique. C'est pourquoi la plupart des commentateurs ici disent: «Oublions les États-Unis et leur volonté d'affrontement et entendons-nous avec les Russes, même si quelques petits pays devront en payer le prix.»

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