Une bonne semaine (malgré tout) pour Harper

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De passage dans un vignoble de Saint-Eustache avant-hier, le chef conservateur a facilement fait salle comble, et il n’y avait pas que des figurants de service ou des amateurs de vin au rendez-vous.
Photo: le devoir De passage dans un vignoble de Saint-Eustache avant-hier, le chef conservateur a facilement fait salle comble, et il n’y avait pas que des figurants de service ou des amateurs de vin au rendez-vous.

Ce n'est pas parce que son successeur l'a mis en quarantaine que Brian Mulroney ne s'intéresse plus à la politique. À la veille du lancement de la campagne électorale, il voyait 40 sièges conservateurs au Québec au lendemain du prochain scrutin.

Quarante sièges, c'est quatre fois plus que le score bleu de 2006 et deux fois plus que ce que concède actuellement aux troupes de Stephen Harper la moyenne des sondages. Mais la campagne est jeune et l'ancien premier ministre conservateur bien placé pour savoir qu'au Québec, les élections donnent régulièrement lieu à d'importants déplacements d'opinion. En 1984 et 1993, son parti avait connu le meilleur et le pire des changements d'humeur de l'électorat québécois.

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Si Brian Mulroney a raison, les gains conservateurs qu'il voit dans sa soupe se feraient aux dépens de Gilles Duceppe. Au Québec, les libéraux n'ont franchement plus que la peau sur les os. Au cours de la première semaine, on a vu d'autres signes qui confirment que la désaffection à l'égard du Bloc est une tendance de plus en plus lourde. La sortie de l'ancien ministre péquiste Jacques Brassard en est un symptôme. La difficulté du chef bloquiste à trouver le ton juste dans sa critique des conservateurs en est un autre.

Chose certaine, il faut remonter à l'époque de Brian Mulroney pour trouver une campagne conservatrice qui tourne aussi rondement au Québec que celle de Stephen Harper. De passage dans un vignoble de Saint-Eustache avant-hier, le chef conservateur a facilement fait salle comble, et il n'y avait pas que des figurants de service ou des amateurs de vin au rendez-vous.

Il y avait bien sûr des partisans du maire Claude Carignan, qui porte les couleurs des bleus dans Rivière-des-Mille-Îles contre le bloquiste Luc Desnoyers, mais également des curieux, venus voir de plus près le chef conservateur. Comme à d'autres étapes de la tournée Harper au Québec, il s'agissait essentiellement d'électeurs souverainistes qui, après avoir appuyé le Bloc québécois sans défaillir depuis 1993, ne cachent pas qu'ils sont ailleurs aujourd'hui.

De la première semaine de campagne, certains d'entre eux retenaient spontanément l'engagement renouvelé de Stephen Harper de ne pas poursuivre l'engagement militaire canadien en Afghanistan au-delà de l'échéance actuelle de 2011.

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Au moment de l'inévitable autopsie de la campagne 2008, on découvrira sans doute qu'il s'agit là d'un des engagements stratégiques les plus importants de la campagne conservatrice. La décision de surligner la volonté conservatrice de clore le chapitre militaire afghan d'ici trois ans n'a pourtant pas fait l'objet de battements de tambours et de coups de clairons qui accompagnent habituellement les énoncés de Stephen Harper.

C'est plutôt à la faveur d'un rare petit-déjeuner entre le chef conservateur et la presse parlementaire, entre les rôties et le café, qu'il en a profité pour claironner sa détermination de tourner la page sur la mission dans trois ans pour passer à un rôle canadien moins musclé en Afghanistan. Ceux qui connaissent le premier ministre savent qu'il n'est pas porté aux épanchements, surtout avec les médias. Avec cette déclaration qui n'avait de spontané que le nom, Stephen Harper entend lever une des plus grosses hypothèques susceptibles d'amputer le score conservateur le 14 octobre, en particulier au Québec.

À l'autopsie, la victoire des verts dans le débat sur les débats qui a largement dominé la semaine émergera également comme un élément déterminant de la campagne.

Le Québec francophone est un des rares champs de bataille électoraux où l'on assiste à une lutte à deux dans le cadre de la campagne 2008. Partout ailleurs au Canada, la lutte se fait à trois ou même à quatre. Et sur ce front, les partis d'opposition se disputent les mêmes votes progressistes pendant que Stephen Harper plane largement au-dessus de la mêlée.

Sous cet angle, l'arrivée du Parti vert sur la tribune des débats ne peut que brouiller davantage les cartes à l'avantage des conservateurs. La montée aux barricades virtuelle qui a forcé les réseaux et les principaux partis à s'incliner devant la pression populaire et à faire une place à Elizabeth May indique que le génie vert ne retournera pas dans sa bouteille d'ici le 14 octobre.

Du coup, c'est l'illusion que les verts ne sont qu'un terrain de stationnement pour indécis qui a été dissipée. Jusqu'à présent, tous les sondages concordent pour démontrer que le parti de Mme May gruge principalement ses appuis chez les libéraux et le NPD. Cela s'est avéré au cours de certaines des élections complémentaires qui ont eu lieu en Ontario et en Colombie-Britannique depuis deux ans.

La première semaine de la campagne aura démontré que bien des électeurs ont finalement suivi le conseil de la leader des verts et délaissé CNN et la campagne américaine pour s'intéresser à celle qui se déroule dans leur cour, voire pour se l'approprier dans le cas des débats.

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Au-delà des bavures, les deux événements les plus marquants de la première semaine, c'est-à-dire l'engagement renouvelé de M. Harper à ne pas prolonger la mission afghane au-delà de 2011 et l'ajout des verts aux débats des chefs vont dans le même sens: celui de consolider la position des conservateurs. Cela fait de Stephen Harper le principal gagnant de la première semaine. Et d'Elizabeth May une des architectes involontaires de ce succès. Cela pourrait devenir une habitude d'ici le jour du vote.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star

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