La vérité est-elle importante?

Malgré les apparences, en dépit des discours exemplaires, est-on sûr que la recherche de la vérité représente encore un objectif partagé par le plus grand nombre? Ne sommes-nous pas, au contraire, en train d'assister au recul de la vérité au profit de la rumeur? Cela à cause d'Internet d'abord, ce formidable instrument de diffusion d'informations, mais aussi de diffamations

planétaires.

Barack Obama est musulman, Sarah Palin a supprimé plus de cinq millions de dollars de subventions à un organisme d'aide aux enfants en difficulté en Alaska, le gouvernement Harper a désinvesti dans la culture: voilà ce que les gens ont lu et entendu récemment. Or, même si Obama est chrétien, si Sarah Palin a plutôt augmenté de 11 % le budget pour venir en aide à cet organisme, si le gouvernement Harper a augmenté le budget de la culture de 273 millions de plus que sous les libéraux, plusieurs vont continuer de soutenir qu'Obama est un musulman non avoué, que Sarah Palin a supprimé l'aide et que le gouvernement Harper n'en reste pas moins le fossoyeur de la culture, prêt à l'enterrer s'il est réélu. Car plusieurs, par idéologie, ressentiment ou détestation de l'adversaire, veulent croire les faussetés.

De tout temps, la rumeur a joué un rôle social en tant que redoutable instrument de manipulation collective. Les gens adorent les rumeurs, car elles confèrent à ceux qui les véhiculent un pouvoir grisant et à ceux qui s'en nourrissent un plaisir pervers. La rumeur excite à la manière d'une drogue. Elle rend important celui qui la reçoit, car il peut la transmettre à son tour, éprouvant ainsi sa capacité de nuisance. Plusieurs aiment croire qu'il n'y a pas de fumée sans feu et adhèrent au mythe de la chose imprimée. Les «Je l'ai vu à la télé» ou «Je l'ai lu dans le journal» parsèment les conversations quotidiennes.

De plus, on ne s'alarmera jamais assez des retombées des blogues, en vogue de nos jours dans plusieurs médias. Le blogueur principal, souvent un journaliste, peut lui-même lancer la rumeur, car, à lire plusieurs de ces blogues, on se rend compte qu'ils ne s'embarrassent pas souvent des règles d'éthique. Inévitable, puisque les textes d'humeur, essence même du blogue, s'accommodent difficilement des contraintes qu'imposent les faits.

Que penser alors de ceux qui commentent les blogues, car le blogueur, à la manière d'un pêcheur, lance l'hameçon pour leurrer son lecteur? Ces commentaires, où l'on découvre très vite les habitués accros d'Internet, échappent souvent au tamisage, si bien que toutes les faussetés, les attaques ad hominem, les insinuations, les élucubrations, les demi-vérités s'installent dans la Toile qui, par définition, les reproduit sans

discrimination.

Les journalistes, et cela comprend les plus patentés, reprennent parfois dans leurs propres chroniques les rumeurs provenant d'Internet, comme ce fut le cas cette semaine de Maureen Dowd dans le New York Times. Dans sa prestigieuse chronique publiée plus tôt cette semaine, Mme Dowd évoque des propos hystériques de Sarah Palin sur la théorie de l'évolution, alors que CNN avait prouvé la veille au soir qu'elle ne les avait jamais tenus. La boucle était bouclée et cette rumeur, dont on avait retrouvé l'auteur facétieux, est devenue vérité pour de très nombreux lecteurs du grand quotidien. Car une rumeur ainsi légitimée se transforme en vérité.

La question la plus troublante est de savoir si la vérité intéresse vraiment les gens. À cette question, la réalité d'aujourd'hui ne permet pas de répondre spontanément. Par son ampleur médiatique, la rumeur, de nos jours, semble un retour à une forme d'impressionnisme intellectuel, car l'impression que cela est vrai ou vraisemblable devient aussi importante que la vérité elle-même. N'oublions pas que nous sommes dans le monde de l'image et de la crédibilité, ces filtres opaques qui peuvent empêcher la vérité de surgir.

La rumeur est aussi le refuge de l'anonymat. On se cache derrière la rumeur qu'on propage. C'est donc le rendez-vous des pusillanimes, des fourbes, des lâches. Le «On dit que» sert de paravent à cette cohorte de briseurs de réputation. Par exemple, à chaque élection, il se trouve des gens pour vous souffler à l'oreille que tel candidat a déjà battu sa femme ou que la conjointe d'un autre est en procédure de séparation. C'est fou comme ces rumeurs sont réactivées d'une élection à l'autre.

Mais le plus grave demeure les demi-vérités, car ces dernières sont des armes efficaces auprès d'un électorat moins informé et moins politisé. La tentation est grande pour les politiciens d'en user et d'en abuser, car la politique se joue sur un terrain hautement passionnel où se mêlent les convictions, les intérêts de toutes parts, l'ambition, le goût du pouvoir et une soif insatiable d'être sous les réflecteurs. La recherche de la vérité suppose au contraire l'humilité, la rigueur, le sérieux, le courage, toutes ces qualités qui n'assurent pas une réélection. Mais, sans la vérité pour objectif, comment prétendre vivre en société avec décence et honorabilité?

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