Essais québécois - Le symptôme Jeff Fillion

L’animateur de radio Jeff Fillion avait accompagné ses partisans sur la colline parlementaire à Ottawa, en août 2004
Photo: L’animateur de radio Jeff Fillion avait accompagné ses partisans sur la colline parlementaire à Ottawa, en août 2004

N'en a-t-on pas déjà trop dit sur le phénomène Jeff Fillion? Ce n'est pas l'avis du journaliste Jean-François Cloutier qui remet ça dans un essai intitulé Jeff Fillion et le malaise québécois dont l'intention est d'analyser ce que révèle cette histoire du Québec actuel. «Ce livre, précise Cloutier, ne se veut ni une apologie ni une condamnation de CHOI-FM et de son ex-morning man vedette Jeff Fillion, mais un effort de compréhension de ce qui se trouve en dessous, pour ainsi dire, de leur succès indéniable.»

«Mélange incongru de vulgarité et de critique sociale», l'émission de Fillion a atteint des sommets de popularité en 2004, avant de perdre de sa superbe dans l'affaire Chiasson, du nom de cette jeune femme qui a intenté et gagné un procès contre Radio X et son animateur. Dans les débats qui ont accompagné ces péripéties, deux camps se sont radicalement opposés: celui des scandalisés qui ne retenaient que l'inacceptable vulgarité de Fillion et consorts et celui des partisans qui scandaient «Liberté!». Selon Cloutier, ces prises de position tranchées n'ont pas permis de faire apparaître la «grande richesse de sens» que recelait le phénomène CHOI-FM pour la compréhension «des tendances lourdes à l'oeuvre dans le Québec actuel».

L'OPNI Québec

Le phénomène CHOI, remarque d'abord Cloutier, n'a pas prospéré à Québec pour rien. Véritable OPNI, c'est-à-dire objet politique non identifié, avec son engouement pour les conservateurs de Harper, les adéquistes de Dumont et les politiciens municipaux hors norme à la Boucher et Labeaume, la ville de Québec, selon Cloutier, se distingue par «cinq traits propres», particulièrement compatibles avec l'idéologie de Radio X. Il s'agit d'un conservatisme foncier (que le journaliste attribue à une gloire ancienne en allée, au statut historique de la ville et à son fonctionnarisme), d'une surprenante anglomanie (l'anglais n'y est pas menaçant), d'une tradition fédéraliste (notamment à l'Université Laval), d'une rivalité avec Montréal (l'Autre, à Québec, c'est le Montréalais) et de l'aspect «gros village» de la ville, attribuable à son homogénéité. «La doctrine conservatrice-libertaire de Jeff Fillion, conclut Cloutier, ne pouvait trouver de terreau plus fertile pour fleurir au Québec que dans ce ventre mou de la social-démocratie soi-disant panquébécoise [...].»

Cette analyse, si elle donne quelques clés pour se pencher sur le «mystère de Québec», n'est pas particulièrement originale. S'il s'agissait là de la seule révélation issue de l'exploration du phénomène CHOI, on pourrait conclure que Cloutier s'est donné beaucoup de mal pour pas grand-chose.

Le Québec cassé en deux

C'est dans la suite de son ouvrage, toutefois, que le journaliste joue ses cartes les plus intéressantes. Dans les attaques de Jeff Fillion contre «l'homme du Plateau Mont-Royal, épris de justice sociale, de métissage multiculturel et d'écologie», Cloutier lit une réaction du ROQ (Rest of Quebec) à Montréal. Depuis vingt-cinq ans, des changements démographiques et économiques ont creusé l'écart entre Montréal et les régions. Le visage de la ville a changé, alors que celui des régions a surtout vieilli, affecté par un relatif déclin économique. Or les médias, qui sont devenus la seule place publique contemporaine, émanent de plus en plus de Montréal, ce qui engendre un sentiment d'aliénation dans les régions. CHOI, en se présentant comme un média vraiment local, aurait permis, malgré ses défauts, «de revitaliser Québec» en lui offrant une place publique à son image.

Mais il y a plus encore. En s'en prenant au «Plateau comme métaphore» d'une idéologie partagée par les intellectuels et artistes de la région de Montréal, Fillion dénonçait, en fait, selon Cloutier, «une élite coupée du peuple», une gauche québécoise à la fois souverainiste et trudeauiste ayant abandonné le «prolétariat blanc [...] au profit de ces nouveaux exploités» que sont les minorités en tous genres. Un certain ressentiment, exploité par Fillion, aurait résulté de cette évolution puisque «ceux-là mêmes qui vantent la diversité sont souvent les moins disposés à l'accueillir, lorsqu'elle consiste par exemple à s'opposer au mariage entre personnes de même sexe ou à l'équité salariale, ou à mettre en cause l'origine du réchauffement climatique [...]», etc.

Cloutier lit une logique semblable dans le discours anti-Révolution tranquille de CHOI. La génération X, écrit-il, aurait en quelque sorte été victime d'une sclérose de la Révolution tranquille, d'où son attitude critique à cet égard. En dénonçant les excès de l'État providence, du fonctionnarisme, des syndicats et en prônant une indifférence quant aux enjeux constitutionnels, Fillion aurait touché la corde sensible de cette génération. Sa vulgarité, selon le journaliste, ne doit pas nous rendre aveugle à la «qualité parfois exemplaire» de son discours de droite. Là où Cloutier me semble se tromper rudement, c'est quand il laisse entendre que ce discours serait original et qu'on le priverait de tribune. En parfaite contradiction avec cette hypothèse, il affirme lui-même, plus loin, que «partout, c'est la droite qui donne le ton».

Cloutier, d'ailleurs, quoiqu'il s'en défende, a du mal à cacher sa complaisance à l'égard de la critique conservatrice de Fillion. S'il rejette avec force sa vulgarité et son indifférence quant au sort de la culture québécoise francophone, il adhère à l'idée que c'est le libéralisme économique, et non l'État, «qui est venu à la rescousse des X» et que, pour cette raison, la réaction colérique des X québécois n'est pas sans fondement. À la Fillion, pourrait-on dire, Cloutier se permet même de dire n'importe quoi, comme ces affirmations fausses voulant que l'enseignement de l'histoire ait été «complètement évacué du programme du secondaire» dans les années 1980 et que la réforme en cours «élimine les cours d'éducation physique».

Retenons surtout que cette thèse, c'est-à-dire celle qui évoque une droite régionale, jeune et légitime qui serait victime d'une élite intellectuelle de gauche, relève plus du fantasme conservateur que de la réalité.

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Jeff Fillion et le malaise québécois

Jean-François Cloutier

Liber

Montréal, 2008, 150 pages

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