La petite chronique - Par la faute de Franco

Ce serait mentir que d'avancer que La Dernière Heure du dernier jour de Jordi Soler est un roman qui se lit aisément. Le romancier mêle souvenirs et fiction dans cette récréation d'une plantation de café en pleine forêt mexicaine.

Le narrateur, comme l'auteur, vit à Lisbonne de nos jours. Souffrant d'un trouble de vision que trois ophtalmologistes différents n'ont pu guérir, il se rend à la Portuguesa, caféière que son grand-père républicain avait dirigée après qu'il eut fui l'Espagne, alors sous le joug de Franco.

Deux raisons motivent son voyage. Sa mère le charge de négocier avec Bages, vieil alcoolique qui n'a pas quitté la plantation. Il y a aussi que le narrateur entend consulter la chamane qui peut-être le débarrassera de son infirmité.

Si le roman nous passionne, c'est qu'il met en scène un microcosme fascinant. Il y a la forêt, comme l'imagine la conscience d'un enfant, puis celle d'un adulte devenu romancier. Comme le constate le narrateur, il n'y a aucune commune mesure entre la réalité que voient des yeux occidentaux et celle qu'ont expérimentée des générations d'Indiens.

Les phrases de Jordi Soler sont longues, sinueuses, bourrées d'incises. Impossible de les citer ici, certaines s'étirant sur presque une page. «Et la chamane, qui marchait toujours de son pas ferme devant moi, en expulsant d'épisodes nuages [...] ne me répondit pas parce que mon commentaire n'avait pas de sens [...] elle savait, comme tous ceux qui vivaient là dans cette forêt depuis des millénaires, que les années de la Portuguesa n'avaient été qu'un moment dans l'énorme étendue du temps.»

L'art du romancier consiste à nous convaincre de l'opacité et du mystère de ce monde qu'a troublé pendant quelques décennies le rêve d'exilés catalans poursuivant le rêve un peu fou de recréer en terre mexicaine une Espagne républicaine. Il y a le pays, il y a aussi les personnages fantasques qui peuplent cet univers. Pour commencer, il y a Marianne, la tante dont la principale occupation consiste à rouer de coups tous ceux qui passent à sa portée. Elle est démente, on ne réussit à la maîtriser qu'à force d'ordonnances médicales de plus en plus fortes. Il y a aussi le maire corrompu et libidineux, deux homosexuels qui font tache dans un lieu partagé entre un catholicisme étroit et les cultes les plus divers. On y trouve même un éléphant échappé d'un cirque ambulant! Mais aussi un concert rock, des hippies libidineux, une vedette de foot, etc.

Dans le tissu narratif touffu, le lecteur navigue entre passé et présent. Le narrateur est bien le romancier, puisqu'il avoue: «Adalberto a mis une scène en vers et en musique; une originalité du même genre que celle des feuillets que je noircis, qui ne sont rien d'autre qu'un calque de ce qui se passait dans cette forêt, ces feuillets qui ne sont rien d'autre que la réalité ordonnée de la façon qu'on puisse la lire et la comprendre comme une histoire qui va d'un point à un autre comme la vie même.»

La différence — et elle est primordiale —, c'est que le romancier est un formidable conteur, qu'il nous convainc que l'humanité qui s'est incarnée dans des utopistes républicains ressemble en tous points à celle qu'épousent nos rêves et nos expériences. À mon avis, un roman envoûtant. Le lecteur oubliera facilement, me semble-t-il, les quelques longueurs qu'il renferme.

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Collaborateur du Devoir

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La dernière heure du dernier jour

Jordi Soler

Belfond

Paris, 2008, 222 pages

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