La machine à voyager dans le temps

Les deux principales industries de la ville de Malarctic, en Abitibi, sont l'or et les fous. Pas toujours facile de les distinguer. Je pense en particulier au projet de la compagnie Osisko, qui veut exproprier le quart de la ville et creuser un trou de deux kilomètres de long et 300 mètres de profond juste derrière l'église. À une heure de marche à l'est de la ville, un pouceux. La première chose qu'il me dit, c'est que le 15 millions de la veille a été gagné par un Ontarien. Encore. Puis il me demande ce que seraient mes trois voeux si je découvrais une lampe d'Aladin, ou disons une vieille canisse avec un djinn dedans au bord de la route. J'ouvre la bouche, et absolument rien ne sort. Mais voici les siens: 1) être l'heureux propriétaire d'une machine à voyager dans le temps; 2) posséder des pouvoirs télékynésiques; 3) avoir la force de Superman. Il ajoute que si son bon génie n'exauçait qu'un seul souhait, il s'en tiendrait au numéro 1.

Il me restait à lui demander dans quelle époque il irait d'abord jouer au touriste. 1977, qu'il m'a répondu sans l'ombre d'une hésitation. Avant de se refermer comme une tombe. Ou une mine d'or épuisée, nivelée, avec des petites épinettes replantées par-dessus.

Des grues en vue

Je n'étais pas allé en Abitibi pour voir des grues du Canada. C'est pourtant la seule région du Québec où on peut les apercevoir. Un jour que je fendais et cordais du bois au lac Vaudray, j'en ai vu une survoler, dégingandée et solitaire, mon espace aérien. La grue, au contraire du héron, s'étire le cou en plein vol. Je suis loin d'appartenir à ces oiseaulogues de l'espèce cocheuse, prêts à s'envoyer 1250 kilomètres à 1,40 $ le litre pour le plaisir de dessiner un X ou un crochet à côté des mots grue du Canada. Et du tétras à queue fine et de la paruline à gorge grise, pour parler des autres vedettes locales. Sauf que je scrutais bel et bien les champs, Bushnell en bandoulière, dans cette auto roulant au pas sur le long trait droit qui court sur la carte entre Poularies et Palmarolle, avec Phil the Bill au volant, et Jeanne, Moiselle Jeanne, un adorable petit monstre. L'été déjà, comme la route, fuyait vers l'horizon. Et pas une grue en vue.

Bref, j'étais devenu un «guetteur de grues», selon une traduction littérale de «crane watchers», qui vole plutôt bas et laisse supposer que monsieur Jean-Yves Pellegrin, le traducteur de La Chambre aux échos, serait capable de nous transformer un birdwatcher américain en «guetteur d'oiseaux». Étrange bébitte (le Robert Collins propose, quant à lui, ornithologue amateur). Au printemps dernier, quelqu'un, le long de la courroie de transmission de la Machine Livres, voulait tellement me faire lire celui-là que j'ai vu débarquer chez moi, un beau matin, les premières épreuves non corrigées de ce gros machin. L'idée étant de m'inciter à joindre au plus vite ma plume au concert d'éloges venu du Washington Post et du New York Times. Or, il arrive à cette plume de se changer en balai, ce dont peut témoigner le précédent roman de Richard Powers, Le Temps où nous chantions, encensé en France mais qui, à Sainte-Béatrix, est passé directement de la table basse du purgatoire aux boîtes de carton du cabanon, aussi appelées bécosses à matous.

Ce qu'il faut savoir des grues du Canada, c'est que, quand elles ne sont pas occupées à jouer à cache-cache dans les terres agricoles du pays de l'or, elles émigrent et que, de Barraute en Abitibi à la patrie de madame Palin sur les bords du détroit de Bering, les quatre cinquièmes de la population mondiale de cet échassier s'engouffrent alors dans un système de courants d'air chaud qui prend la forme d'un vaste sablier dont le goulot d'étranglement est situé dans la plaine inondable de la Platte, au Nebraska. Et ce qu'il faut savoir de La Chambre aux échos de Richard Powers, c'est que la danse nuptiale de la Grus canadensis et son cri en trompette y sont bien davantage qu'un symbole ajouté pour la couleur locale, davantage que la métaphore d'un thème, d'une histoire ou de sa narration (comme pouvaient l'être Les Fous de Bassan de madame Hébert). Présence obsédante, protagoniste à part entière dans cet espace où se déploient ses pantomimes ritualisées, l'oiseau est tout cela, en plus de faire le lien entre la préhistoire et l'économie de marché et de constituer l'enjeu même du récit.

Pour résumer l'histoire en deux mots: Mark, jeune homme qui baigne littéralement dans la normalité de la Grande Amérique (il aime les moteurs, les feuilletons télévisés, courser avec les copains sur les routes désertes, travaille aux abattoirs), se retrouve, à la suite d'un accident d'auto, victime du syndrome de Capgras: il reconnaît ses proches, mais est totalement incapable d'établir avec eux le moindre rapport affectif. Le traumatisme a isolé l'une de l'autre ces deux zones de son cerveau. Résultat: devenu une curiosité scientifique, il voit dans sa soeur une intruse, un parfait sosie chargé par allez savoir quelle puissance occulte d'une mission d'infiltration auprès de sa personne. Bienvenue dans la grande paranoïa de l'hyper-technomonde, rien d'autre qu'un aspect normal à mort de la bonne vieille américanité.

J'ai trouvé la lecture de ce livre, au début, extrêmement irritante. Les personnages sont bavards. Le narrateur est bavard. Même ses gracieuses circonvolutions verbales autour du vol migratoire de ses chères grues, équivalent plumassier du patinage de fantaisie, me tapaient sur les rognons, moi l'ornithologue devant l'Éternel! Chaque fois que Mark ouvre la bouche, il nous vient des envies, Capgras ou pas, de l'euthanasier. C'est un de ces romans qui font naître des fantasmes de stylos rouges gros comme des tronçonneuses. Peut-être que le caractère retenu par l'éditeur, plutôt pâlot, n'aide pas. Ni la traduction, qui donne l'impression d'en rajouter ici et là: «[...] l'animal souffrait de douleurs.» Comme disait le regretté Édouard Carpentier: Ça, ça fait mal...

C'est alors que débarque le docteur Weber, neurologue réputé, assis sur sa carrière de vulgarisateur et d'auteur à succès, sur son mariage sans fissures apparentes, sur ses certitudes. Et le roman de Powers passe alors de l'étude de caractères verbeuse de quelques spécimens de petite faune humaine épinglés dans leur habitat naturel (aux yeux du brillant chercheur de la côte est, Nébraska égale plat et vide, un peu comme l'Abitibi vue de Montréal...), de cette étude, dis-je, à une passionnante enquête, aux accents parfois lyriques, sur les derniers mystères du continent encore largement inexploré, presque infini, qu'est le cerveau. Impossible de résumer la somme de connaissances et d'aperçus bouleversants contenue dans un roman qui expose, avec l'art patient du théoricien et l'enthousiasme communicatif du découvreur, l'incroyable architecture de ce tas de cellules qui est une étoile en soi, avec ses mondes parcourus d'orages électriques, d'éclipses, d'abîmes de nuit glacée et d'illuminations big-bangnesques entre les os de notre crâne.

De retour d'Abitibi sans avoir aperçu la moindre grue, j'ai repris ma lecture, repensant souvent au fait que la tête la mieux faite, comme la plus innocente, à Malarctic ou ailleurs, renferme tout un univers d'illusions prêtes à s'écrouler au premier choc. Ou à s'envoler au pays des pays des rêves, avec les millions de Loto-Québec. La grue, le livre, notre cerveau reptilien et ailé voyagent dans le temps. L'unité de la conscience est une fiction.

***

La Chambre aux échos

Richard Powers

Traduit de l'américain par Jean-Yves Pellegrin

Le cherche midi, Paris, 2008, 471 pages

À voir en vidéo