Le poids des morts

Catherine Mavrikakis
Photo: Catherine Mavrikakis

La rage, la colère. Et la surenchère. C'est la marque Mavrikakis. Catherine, de son prénom. Parler de livres chocs, de livres coups-de-poing n'est pas suffisant dans son cas.

On y avait goûté dans Ça va aller, Fleurs de crachat. Des romans pleins de fiel, de détestation du monde et de soi-même. Ce n'était qu'un début, semble-t-il.

Dans Le Ciel de Bay City, l'auteure montréalaise, née à Chicago en 1961 d'une mère française et d'un père grec, enfonce le clou. Ça éclate, ça pète de partout.

Et pourtant, il y a autre chose en dessous. Qui pèse davantage que dans ses romans précédents. Qui était là, déjà, qui pointait par bouts, mais refusait de se montrer tout à fait au grand jour. Quelque chose comme une lumière au bout du tunnel?

Pas si vite. Nous sommes encore et toujours dans le roman familial touffu, intense, tragique. Dans l'incommunicabilité, le rejet, l'impossibilité d'aimer. Dans les relations mère-fille difficiles, douloureuses. Au début, du moins.

C'est la fille qui prend en charge le récit. «On me sait un peu retardée à cause des complications au moment de l'accouchement et de l'asphyxie qui en a résulté. Ma mère me répète toute mon enfance que je suis demeurée, que, de ma naissance, je ne me suis jamais remise: il suffit de me voir.»

Nous sommes dans l'enfance de cette fille-là. À Bay City, une petite ville du Michigan. Elle grandit dans la maison de son oncle et de sa tante. Son père, un Italo-Grec, vit à New York. Elle ne le voit jamais, ne le connaît même pas, le rencontrera à l'âge de 16 ans seulement.

Sa mère, une Française, n'est pas toujours là non plus: elle vit avec le père par bouts. Jusqu'à ce qu'il la congédie pour de bon, non sans lui avoir laissé un autre enfant sur les bras. S'il n'y avait que ça...

La narratrice a aussi une soeur aînée. Morte. À la naissance. Qui continue de hanter la mère, d'être sa préférée. Qui est parfaite, parce que morte.

Sentiment constant de culpabilité, de honte, parce que vivante. Obsession de la mort, pensées suicidaires: c'est ainsi que grandit la narratrice.

Et puis il y a le secret, le déni. La mère qui refuse ses origines juives, refuse de parler de ses propres parents exterminés par les nazis. L'Amérique, le Nouveau Monde où se refaire une vie, oublier son passé, ses racines, c'est ce qu'elle a choisi, la mère.

Mais. Mais toutes les nuits, elle en rêve, la fille. Les cheminées dans les camps, les corps calcinés. Même pendant le jour, impossible d'oublier sa famille exterminée, ils sont là, avec elle, les fantômes de son grand-père et de sa grand-mère, ils lui parlent.

Voilà pour l'enfance de cette fille-là, à Bay City. Jusqu'au jour de ses 18 ans. «À Bay City, dans la nuit du 4 au 5 juillet 1979, alors que je viens tout juste de fêter mes dix-huit ans, je mets le feu à la maison de ma tante Babette et de mon oncle Gustavo et toute ma famille meurt cramée.»

Pardon? On a bien lu? La narratrice insiste: «Ma mère doit être contente de retrouver sa fille préférée, le seul amour de sa vie, celle qu'elle n'a pas connue. Son ange gardien.»

Fin du premier chapitre. Nous sommes à la page 37. Ça secoue. C'est exceptionnel, exceptionnellement puissant comme début. Ensuite?

Ensuite, on est dans le doute. Cette fille a-t-elle tué ou non sa famille? Sont-ils morts accidentellement ou quoi, ses proches, cette nuit-là? Se sent-elle responsable de leur disparition simplement parce qu'elle avait tant de fois souhaité leur mort? Que s'est-il passé au juste?

La narratrice devenue femme, et mère, installée au Nouveau-Mexique, revient sur les événements tragiques qui se sont produits dans la nuit du 4 au 5 juillet 1979. Sur les jours qui ont précédé, et suivi ces événements. Sur la vie qu'elle a menée depuis, aussi.

On avance, on recule, on est dans une narration circulaire, dans les apartés, les parenthèses. On est dans le délire, la folie. On ne sait plus démêler les rêves de la réalité, le vrai du faux.

Un moment, on retrouve la narratrice en Inde, dans les eaux du Gange, où elle tente de se laver de sa honte, de ses morts, de son passé. On la retrouve même en pleine quête mystique.

On se gratte la tête. On a l'impression de s'égarer, de s'enfoncer dans le récit d'une illuminée, qui en fait trop, en dit trop, veut tout embrasser. Pour tout dire, on est au bord de l'exaspération, de la crise de nerfs.

Va-t-elle en finir enfin avec son histoire, celle-là? Par vagues successives reviennent les images de la Shoah. Des corps calcinés. Impossible d'oublier, malgré le temps passé.

Même ce que l'on n'a pas vécu soi-même, ce qui nous paraît étranger, appartient à notre histoire. On ne peut pas échapper aux générations qui nous ont précédés, à leur passé. C'est ce que l'on retient.

On a beau tenter l'impossible pour se refaire une vie ailleurs, autrement, rien à faire: «[...] on n'en finit jamais avec la honte d'exister. Je le sais, moi dont tous les membres de la famille sont morts à Auschwitz ou sont partis en fumée dans le ciel de Bay City.»

Pas de porte de sortie, donc. Sauf peut-être celle-ci: «Il y a des années, j'ai vu un espoir se dessiner dans le ciel des vivants: ma fille.» Grâce à la naissance de sa fille, et à force de la voir mordre dans la vie, la narratrice se réconcilie avec ses morts.

Enfin, presque: «L'Amérique est notre sépulture. Le ciel, une belle ordure.»

Roman exigeant, Le Ciel de Bay City. Oui. Où la narration semble se jouer du lecteur parfois, le mettre au défi, le ballotter. Pas de compromis, ici. Une oeuvre véritable se construit.

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Collaboratrice du Devoir

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Le ciel de Bay City

Catherine Mavrikakis

Héliotrope

Montréal, 2008, 292 pages

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 septembre 2008 14 h 48

    Enfin une photo réjouissante de l'auteure!

    Enfin une photo réjouissante de l'auteure dans Le Devoir! Ça commençait à être temps.