La révolution du Che

Surprise dans les coulisses du Festival international du film de Toronto, mercredi: Che sera au petit écran en janvier. Reprenons du départ. Depuis le Festival de Cannes, où il a été tièdement accueilli, le diptyque de Steven Soderbergh consacré au rebelle sud-américain se cherchait un distributeur. «Too long», disaient les uns. «C'est tourné en espagnol», déploraient les autres, réduits à la prudence par la crise du cinéma d'auteur (le «art house cinema») qui secoue présentement les États-Unis, et pas qu'eux, à bien y penser.

La maison américaine Magnolia, qui jusqu'à cette semaine encore négociait auprès du vendeur Wild Bunch les droits de distribution du Che aux États-Unis, exigeait que les deux films, aux factures, tonalités, rythme et contenus très différents, soient réduits de moitié et soudés pour n'en faire plus qu'un. Dans un revirement inattendu mercredi, le distributeur IFC Films a doublé son rival et fait l'acquisition des deux films, sur la promesse d'en préserver l'intégrité.

IFC, qui possède des salles de cinéma et des ententes de distribution avec des chaînes câblées (Nitro, d'Alain Desrochers, est relayé par eux chez nos voisins du Sud), prévoit sortir le premier volet du diptyque, L'Argentin, en décembre, uniquement à Los Angeles et à New York, afin de le rendre admissible à la course aux Oscars. Un mois plus tard, le film sera distribué à une plus grande échelle dans les salles et distribué simultanément sur les chaînes de vidéo, à la carte. La même stratégie sera employée pour la sortie en février de Guerilla, dans lequel Marc-André Grondin prête ses traits au journaliste français Régis Debray.

Aucun titre de cette envergure n'avait jusqu'ici inspiré pareille stratégie de diffusion. En 2005, Soderbergh avait fait distribuer son Bubble sur les trois plateformes simultanément (salles, télévision et DVD), mais l'incident était demeuré isolé, en partie à cause du film lui-même, exigeant et sans vedettes, et dont le potentiel en salles était par conséquent très mince.

Che est une tout autre affaire. Le film met en vedette l'excellent Benicio Del Toro, qui a d'ailleurs remporté à Cannes le prix d'interprétation masculine pour son incarnation à la fois puissante et contenue de cette figure mythique de l'histoire du XXe siècle. L'Espagne, où le film est sorti la semaine dernière, lui fait déjà un triomphe, et la France s'apprête à faire pareil, en octobre. On donne tous les territoires hispanophones gagnés d'avance; les États-Unis, rappelons-le, en est un de taille.

Si bien que la diffusion à la télévision du Che, simultanément à son exploitation en salle, fait l'effet d'une vraie révolution. La stratégie, si elle est viable, pourrait d'ailleurs inaugurer un nouveau modèle de diffusion multiplateformes, qui existait en théorie depuis déjà quelques années sans toutefois qu'un joueur ne l'ait mis sérieusement en pratique. Ce modèle pourrait résoudre plusieurs des problèmes de diffusion auxquels font face le cinéma indépendant et d'auteur, aux États-Unis et ailleurs, où les films ne prennent l'affiche que dans les grands centres urbains. Le même film accessible à tous en même temps, ça, c'est muy (très) Che, quand on y pense. Autrement, qui aurait cru que 41 ans après sa mort, le révolutionnaire argentin qui a contribué à la victoire de Fidel Castro sonnerait la révolution du modèle d'exploitation commerciale du cinéma?

En aparté

Nick and Nora's Infinite Playlist. Le titre ne me disait rien, et l'affiche publicitaire, encore moins. Mais un impératif d'horaire a fait que je me suis retrouvé, durant mon séjour au Festival international du film de Toronto, à rire aux larmes devant cette brillante petite comédie de Peter Sollet (Raising Victor Vargas), qui sous des allures de produit de manufacture pour ados cache l'esprit de Juno et l'audace de Shortbus. C'est pas grandiose, le scénario accroche ici et là, mais le vent de fraîcheur que Sollett fait souffler sur le genre m'a accroché un sourire pour le reste de la semaine. Je vous en reparle plus en détail lors de sa sortie, le 26 septembre. Je tenais, d'ici là, à vous rappeler qu'un titre et une affiche ne font pas un film. J'étais pourtant bien placé pour le savoir.

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