Manger vivant, parler cru et ne pas en mourir

Quel autre animal a besoin d’aide pour décider quoi manger ?
Photo: Jacques Nadeau Quel autre animal a besoin d’aide pour décider quoi manger ?

Y'a des 5 à 7 où vous recrachez votre bouchée de travers en voyant la mort de près. Vous tenez délicatement votre croûton au tartare de cerf aux cèpes et boutons d'hémérocalles marinés, et un vieux lecteur qui n'a plus peur de mourir de listériose parce que la prostate, c'est pas plus gai, vous conseille crûment de parler de sexe plus souvent. Tant qu'à crever, mourons de plaisir. Éros, hémérocalles et Thanatos, dans cet ordre.

Le beau monsieur est tiré à quatre épingles, propret comme un notaire, et selon la rumeur, encore actif sexuellement malgré sa chevelure qui a vu neiger. Il vous balance un «Au bout du compte, il ne reste que ça!» devant lequel vous restez bouche bée. Vous voulez dire que les élections, les aveux autobiographiques de Julie Couillard, le prochain spectacle de Céline Dion, le dernier film de Woody Allen, ce ne sont pas des raisons suffisantes de vivre? Tout ça pour Ça?

Ça, l'érotisme, l'amour «sushi», le sexe, peu importe la position idéologique d'ailleurs, du moment qu'on en parle et qu'on en rêve, qu'on le fasse à la rigueur. Y'a même votre ami Armand Vaillancourt qui en rajoute une couche: «J'aime ça quand tes textes sentent le foin dans la grange.» Chacun ses références; Armand ne bande pas dans le latex, il préfère les graminées.

S'il n'y a qu'une seule morale à tirer de toute cette sage vieillesse: elle ne se trouve pas dans la tendresse farineuse dans laquelle on veut bien les rouler mais plutôt dans les abeilles, les fleurs, les plantes, les choux, les semences, les petites graines que l'on plante en terre fertile. Je reprendrais bien de cette joue de veau braisée au genièvre sur purée de légumes racines à la monarde et oignons frits à la farine de quenouille. Y'a que ça, la quenouille, by ze way. Ça et le bio K.

On creuse sa tombe avec ses dents
Parlant de produits du terroir et de probiotiques, je vais tout de même finir par ploguer le dernier livre de Michael Pollan, In defense of food, parce que la libido est affaire de vie qui vous sort par les oreilles. Si vous mangez vivant, vous avez des chances d'être un peu plus fringant le soir venu et de dégager suffisamment de matières volatiles pour affoler un congrès d'apiculteurs. Ces gens-là sont sensibles au pollen. Ils savent qu'une courge est le fruit d'une activité sensuelle entre une abeille et une fleur, tandis que les anneaux des Froot Loops n'ont jamais copulé entre eux.

Obsédés comme nous le sommes par le contenu de notre assiette, pas étonnant que certains d'entre nous cultivent l'obsession malsaine de manger sainement. Les orthorexiques passent un nombre d'heures exagéré et une quantité phénoménale d'énergie à analyser la provenance du moindre aliment qui franchit le temple de leurs lèvres.

Manger est devenu une science exacte soutenue par les nutritionnistes et les scientifiques à la solde des industries. C'est du moins ce qu'en pense Pollan dans son manifeste qui a fait jaser dans les chaumières à sa sortie aux États-Unis, en début d'année. L'auteur s'est intéressé à la chaîne alimentaire en Amérique, et le problème se situe justement dans le fait que tous les maillons sont liés. On ne peut pas être plus en santé que ne le sont les aliments ingérés (sans négliger la pauvreté du sol d'où ils proviennent), et chaque intermédiaire entre la terre cultivée et notre panier d'épicerie complique la donne. Il vous faudrait croquer trois McIntosh pour obtenir la même quantité de fer qu'une pomme en contenait dans les années 40.

Pollan conjure ses lecteurs d'essayer d'échapper à la diète nord-américaine en mangeant de la «nourriture» (lire: un aliment le moins transformé possible), en modérant les quantités et en mettant l'accent sur les plantes et la qualité. Changer la mentalité nord-américaine en matière d'alimentation n'est pas une mince tâche. Et l'instinct ne suffit pas. «Quel autre animal a besoin d'aide pour décider quoi manger?», s'interroge Pollan en constatant que les mères, la tradition et la culture environnante ont pris le bord au profit des modes, influencées par la publicité et les études «sérieuses». «L'industrie a besoin de théories pour pouvoir repenser ses aliments transformés.» Il est plus simple pour cette industrie d'inoculer des oméga-3 ou de réduire les gras trans dans ses croustilles que d'admettre que ces produits transformés font partie du problème.

En d'autres mots, si votre arrière-grand-mère était à vos côtés lorsque vous faites l'épicerie, que reconnaîtrait-elle comme un «aliment» sur les étagères? Pollan conseille d'acheter des produits qui peuvent pourrir ou moisir, d'éviter tout aliment qui vante ses bénéfices pour la santé. Une carotte n'est jamais sortie de la terre avec une pub de bêtacarotène collée au derrière. Tout ce qui est empaqueté devrait être éliminé. Et Pollan, même s'il longe les murs du supermarché — où l'on trouve généralement les produits vivants — plutôt que les allées centrales, préconise de fuir ces endroits le plus possible au profit des petits marchés fermiers, des paniers bio, des coop, dans l'esprit noble de serrer la main qui vous nourrit.

Voter avec sa fourchette

Le seul critère d'échange entre les consommateurs et les producteurs est devenu le prix, et c'est aussi là le plus grave problème. Lorsque nous serons prêts à payer davantage, à voter avec notre fourchette, à favoriser la biodiversité plutôt que les monocultures, à poser des questions sur la provenance des aliments, à nous interroger sur les achats que nous faisons machinalement, à retrouver le sens des saisons et le plaisir de connaître nos fournisseurs, nous aurons un véritable pouvoir d'achat.

La devise de Pollan: payez plus, mangez moins. Et aussi, prenez plus de temps pour manger, préparer vos repas, faire vos achats. Pensez à la nourriture davantage en termes de relation qu'en termes d'objet. Ça vaut pour le sexe aussi, tiens, puisqu'on y revient toujours.

Sexus sana in corpore sano.

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Goûté: à la délicieuse cuisine de Nancy Hinton (www.jardinssauvages.com). Du vivant, en voulez-vous, en vlà. Nancy apprête les produits sauvages et les champignons de François Brouillard. On les trouve aussi au marché Jean-Talon, mais je rêve d'aller sur place à leur resto de Saint-Roch-de-l'Achigan. (% 450 588-5125). Des vrais, des purs, des durs. Ça goûte l'amour de la vie, tout ça.

Tripé: sur le livre Le Frigo, 100 recettes confidentielles (Aubanel). Le secret des cuisiniers qui réussissent à faire un souper maison à la dernière minute tient souvent à l'approvisionnement du frigo. Frigo famille, frigo solo, frigo coloc, frigo bio ou frigo mamie, tout y est pour vous inspirer un garde-manger de base en toutes occasions. Vraiment bien fait, et de jolies photos!

Acheté: le numéro hors série Potager, de Ricardo. Cultiver un potager (même sur un balcon), c'est déjà avoir un pied dans la vie. J'aime l'approche Ricardo, et tout ce numéro (auquel participe l'impayable Pierre Gingras) est une ode aux légumes et au vivant.

Vous pouvez même participer au concours «Gagnez Ricardo et Pierre Gingras dans votre cour»! Je sais exactement ce que je leur ferais faire...

Reçu: Le Maïs de Luisa de Marmitontaine et Tonton (Éd. Petit à petit), un livre mi-recettes, mi-conte, qui plaira aux jeunes gâte-sauce. Des plats mexicains ou tex-mex, du chili, du ceviche (avec chips de maïs), des fajitas et quelques mots en espagnol pour se débrouiller au resto ou au Mexique!

Décidé: d'utiliser le livre Les Toques vertes pour faire la cuisine avec mon B. C'est simple, sain et ça peut aider les parents qui ne savent pas y faire devant la cuisinière. On donne des recettes sans lait, sans gluten et des suggestions pour certaines allergies. Un livre moderne qui indique aussi les saisons; mais il faut pouvoir adapter les quantités et les températures, c'est français.

Lu: dans un verger du mont Saint-Hilaire, Les Pommes, du verger au marché de Jacques Pasquet (Éd. Dominique et compagnie). L'histoire est craquante et les pommes bien croquantes. Les enfants m'écoutaient avec attention. C'est ma fibre pédagogique qui ne cesse d'enfler.

Découvert: la Buvette chez Simone. Sympa, pas cher, menu hyper simple mais produits frais, des fromages en masse pour ceux qui n'ont pas froid aux yeux pour accompagner une liste des vins intéressante. Faune branchée du Mile-End après 22h ,et on peut manger après les spectacles. Rien que des bonnes nouvelles. 4869, avenue du Parc.% 514 750-6577.

Aimé: le dernier livre de Marie-Christine Clément, La citrouille est une lune naufragée (Albin Michel). Ça porte sur l'imaginaire des légumes. Pour cette femme, éplucher est une quête, une forme de méditation.

La soupe devient une illumination. «Les petits pois sont chatouilleux.» «L'artichaut est une fleur qui a mal tourné». «Le plaisir se construit, le bonheur se gagne.» Autant de petites phrases longues en bouche...

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Beautysleep

On peut faire la sieste à compter d'aujourd'hui dans le cadre des Siestes Improbables aux Escales Improbables de Montréal, dans le Vieux-Port de Montréal.

Des transats, des nattes, des parasols invitent les flâneurs à siester en écoutant les DJ. Jusqu'à dimanche, à 14h20, 15h20, 16h20 et 17h20. Chaque bloc de sieste dure 40 minutes. Juste le temps de se refaire une beauté. www.escalesimprobables.com

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