Perspective - La chute de Lehman

Après l'intervention directe de la Réserve fédérale dans la reprise en main de Bear Stearns par JP Morgan, après ce sauvetage de Fannie Mae et de Freddie Mac par le gouvernement américain, Lehman Brothers se retrouve au pied du mur. La désormais plus petite des banques d'affaires aux États-Unis doit s'en remettre à une solution issue du privé, ou périr.

En excluant les nationalisations à Northern Rock et les sauvetages à Bear Stearns, la crise des subprimes pourrait faire sa première grande victime parmi les banques d'affaires. Au bord de l'effondrement, Lehman Brothers doit naviguer seule dans la tempête. Les fonds publics ayant déjà été mis à contribution, et deux fois plutôt qu'une, la plus petite des banques d'affaires de Wall Street ne peut compter que sur le privé. Autrement, les contribuables américains ne l'accepteront tout simplement pas.

En chute de 85 % en Bourse depuis un an, dont 50 % en deux jours, la capitalisation de Lehman Brothers ne vaut plus que 5,5 milliards. Ce niveau l'amène au cinquième rang des banques d'affaires derrière JP Morgan, Goldman Sachs, Morgan Stanley et Merrill Lynch. Ce niveau l'amène là ou Bear Stearns s'est retrouvée avant sa récupération d'urgence, en mars dernier, entre les mains de JP Morgan, avec l'aide d'urgence de la Réserve fédérale.

Mais là s'arrête le parallèle avec l'opération de sauvetage de Bear Stearns. Car à l'époque, en mars dernier, la Réserve fédérale avait manoeuvré de manière à éviter tout débordement systémique de la crise des subprimes, une crise jusque-là purement bancaire associée à l'éclatement de la bulle du crédit hypothécaire à haut risque. On mesurait alors à peine l'ampleur et la portée de la crise, et la Fed se devait d'éviter tout vent de panique. Elle n'a eu d'autre choix que d'orchestrer la reprise in extremis de la banque d'affaires en difficulté et de s'engager dans l'opération, sous la forme d'une garantie de financement pour des éléments d'actif moins liquides de Bear Stearns.

Mais depuis, les effets de la crise des subprimes, qui a pour toile de fond la sévère correction du marché immobilier américain, sont déjà largement escomptés dans le marché. Si d'autres surprises apparaissent de temps à autre, elles viennent du milieu bancaire et traduisent une mauvaise évaluation de la qualité du portefeuille, ce qui est le cas pour Lehman. Et depuis, le gouvernement américain s'est engagé profondément dans le soutien du marché du crédit hypothécaire en reprenant sous son aile les deux géants du refinancement, Fannie Mae et Freddie Mac, dans une opération qui pourrait exiger un engagement allant jusqu'à 200 milliards.

Certes, ces interventions des autorités gouvernementales n'impliquent pas de sortie de fonds publics. Elles prennent la forme d'un endossement financier pouvant atteindre les 230 milliards. L'on se donne ainsi du temps et l'on mise sur une stabilisation de la situation, suivie d'un redressement des cours immobiliers impliqués. Mais d'ici là, l'engagement est réel.

Un engagement qui irrite l'opinion publique américaine, dénonçant chaque fois l'«aléa moral» derrière cet interventionnisme. Cette opinion publique apprécierait sûrement que cette crise des subprimes livre sa première véritable victime, qui serait élevée au rang emblématique du symbole de cette crise. Lehman Brothers, malgré ses 28 500 employés, devient une pâture de choix si la banque vieille de 158 ans ne se trouve pas un sauveur. D'autant plus qu'on retient que depuis le début de la crise, il y a un an, Lehman n'a cessé de sous-estimer son exposition et ses pertes, et qu'on lui reproche d'être la seule banque d'affaires de Wall Street à ne pas avoir offert de racheter de ses clients les titres «contaminés».

En ce qui concerne l'«aléa moral», les actionnaires de ces institutions sont les perdants de première ligne. Dans le cas du rachat de Bear Stearns, les critiques ont dénoncé le fait que JP Morgan ait revu à la hausse le prix offert aux actionnaires, un prix qui, même révisé, ne se situait tout de même qu'à 30 % du cours de la veille (lui-même en baisse de 30 % sur six mois). Pour Fannie Mae et Freddie Mac, les actionnaires ne retiennent que 20 % de ces entreprises ne valant plus que des poussières, après avoir subi une perte de capitalisation boursière combinée de

120 milliards en un an.

Pour en revenir à la crise des subprimes, il est estimé que les radiations des banques américaines atteignent les 260 milliards, et celles des banques mondiales, les 510 milliards, sur un total (incluant les autres institutions financières) de 300 milliards et de 600 milliards respectivement. Par opposition à ces

510 milliards, le cabinet Boston Consulting Group avait relevé en mars dernier que la capitalisation boursière de ces banques avait fondu de 700 milliards depuis le début de la crise.

La destruction de valeur est telle que, désormais, la position de tête du peloton de la finance internationale est occupée par les banques chinoises. En 2007, ces banques ont détrôné les banques américaines en prenant les quatre premières positions du classement mondial selon la capitalisation boursière. La première place mondiale est occupée par l'Industrial and Commercial Bank of China, qui a fait son entrée en Bourse en 2006 et qui valait, l'an dernier, 340 milliards $US. Elle a «tassé» Citigroup, reléguée au sixième rang en 2007.

Vivement une véritable victime!

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