L'iconoclaste

À l'époque où il était en politique, Jacques Brassard n'était pas le plus coloré, même s'il avait de réels talents d'orateur. En revanche, il faut reconnaître que les chroniques qu'il publie dans Le Quotidien depuis quelques années ne manquent ni de style ni de mordant.

Même s'il devait respecter les positions officielles du parti et du gouvernement auxquels il appartenait, ses anciens collègues savaient très bien que M. Brassard n'était pas un ardent social-démocrate. Certains de ses discours laissaient également entrevoir de belles dispositions pour le pamphlet.

Jacques Léonard dit avoir été laissé pantois par sa sortie d'hier contre les «vieilles picouilles de gauche» qu'enfourche le Bloc québécois durant la présente campagne. Manifestement, il ne le lit pas souvent. M. Brassard ne manque aucune occasion de se déchaîner contre la bêtise syndicale, les «écolos bien-pensants», les «z'artistes» opposés à l'intervention canadienne en Afghanistan et, de façon générale, tout ce qu'il perçoit comme les élucubrations d'une go-gauche irréaliste et irresponsable.

Cet ancien ministre de l'Environnement a déjà expliqué à ses lecteurs avoir jadis été séduit par le concept de développement durable, avant de découvrir qu'il s'agit en réalité d'une «arme idéologique» utilisée pour discréditer tout projet de développement.

Encore le mois dernier, il s'est appuyé sur des études d'experts «indépendants des confréries et des écolos» pour remettre en question la responsabilité humaine dans le réchauffement de la planète.

Il avait peut-être atteint un sommet dans l'iconoclasme, quand il avait appuyé George W. Bush dans sa «défense de l'Occident» en Irak, malgré les jérémiades de nos «pédants prêcheurs» obnubilés par leur «haine des Américains».

Quand M. Bush a été réélu en 2004, M. Brassard s'est réjoui de voir la gauche caviar «la mine déconfite, la larme à l'oeil et le fiel en bouche». L'hiver dernier, alors que «toutes les coteries gauchistes d'Amérique» se pâmaient devant Barack Obama, M. Brassard clamait bien haut que «la liberté campe à droite». Bref, un homme assez divertissant.

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Il est vrai que «la défense des intérêts du Québec» peut être apprêtée à bien des sauces. De toute évidence, un souverainiste, un fédéraliste ou un «autonomiste» verront la chose de façon très différente.

Certes, M. Brassard a également droit à son opinion sur le sujet. Dans notre système démocratique, il appartient toutefois à l'Assemblée nationale de définir ce qui, sur le plan politique, va dans le sens des intérêts du Québec.

Depuis l'élection d'un gouvernement libéral à Québec et plus encore depuis que le PQ a mis le référendum en veilleuse, il est normal de s'interroger sur la raison d'être du Bloc, qui ne peut plus véhiculer uniquement le point de vue souverainiste.

Qu'il s'agisse du déséquilibre fiscal, du protocole de Kyoto ou encore de contrôle de la circulation des armes à feu, le Bloc peut cependant prétendre en toute légitimité avoir défendu à la Chambre des communes des positions qui avaient l'appui unanime des partis représentés à l'Assemblée nationale.

En 2006, tout le monde ou presque semblait d'avis que le scandale des commandites suffisait à justifier l'existence du Bloc. En réalité, il était dans l'intérêt de tous les Canadiens d'un océan à l'autre d'assainir les moeurs à Ottawa en sanctionnant la conduite des libéraux, même si les principaux fautifs étaient originaires du Québec.

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Là où M. Brassard n'a pas tort, c'est quand il reproche à Gilles Duceppe de présumer que les «valeurs québécoise» sont nécessairement de gauche. Le mythe d'un Québec uniformément social-démocrate de Gatineau à la pointe de Gaspé a la vie dure, mais il ne correspond pas à la réalité. D'ailleurs, il n'appartient pas au chef d'un parti d'opposition à Ottawa de définir les «valeurs québécoises», qui peuvent varier passablement d'une région à l'autre.

M. Duceppe a toujours du mal à cacher un profond agacement quand on lui rappelle les conclusions du rapport que l'ancienne vice-présidente du Bloc et députée de Louis-Hébert, Hélène Alarie, avait rédigé après la contre-performance des candidats bloquistes dans la grande région de Québec aux élections de janvier 2006.

Les propos de M. Brassard sur les «vieilles picouilles» de gauche ressemblent étrangement à ceux de Mme Alarie, qui avait expliqué les déboires du Bloc par «la frénésie gauchiste» qui l'avait gagné sous la houlette d'un chef et d'une députation dont la vision «montréalcentrique» était «en porte-à-faux avec le conservatisme profond d'une grande partie de l'électorat de Québec-Chaudière-Appalaches».

M. Brassard exagérait un peu en présentant le Bloc comme le «jumeau du NPD», mais il faut bien constater que le Bloc a beaucoup changé depuis l'époque où il était dirigé par Lucien Bouchard, alors que d'authentiques conservateurs y cohabitaient avec des progressistes, unis dans un même combat pour la souveraineté. Un parti ne peut pas être dirigé avec une poigne de fer par un ancien syndicaliste marxiste pendant dix ans sans que cela laisse des traces.

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