Harper, le futé

Avant que Stephen Harper ne parvienne à la réaliser, il y a sept ans, très peu d'observateurs croyaient possible l'union de la droite canadienne. Les nombreuses tentatives avortées donnaient l'impression que la chose était carrément impossible. Sinon, on croyait que les votes conservateurs et alliancistes ne seraient pas suffisants pour gagner une élection. Mais on connaît la suite: M. Harper a réussi l'improbable, il demeure au 24 Sussex depuis plus de deux ans, et son parti a de bonnes chances de former un gouvernement majoritaire après le 14 octobre — en raison notamment de la division de la gauche au pays.

Après plusieurs années de règne libéral, les Canadiens devraient être reconnaissants à M. Harper d'avoir su faire obstacle au développement d'un régime unique au Canada. C'est ainsi dans l'intérêt national qu'il obtienne un autre mandat qui consoliderait le rééquilibrage des forces à Ottawa.

Plusieurs seront en désaccord avec cela. Ils sont nombreux — y compris dans les médias — à avoir apprécié cet épisode de domination libérale et à souhaiter un retour en force des libéraux. Mais il n'y a pas que ces partisans convaincus qui craignent la perspective d'un gouvernement conservateur majoritaire: plusieurs citoyens canadiens sont préoccupés de cette possibilité. Et c'est tout à fait légitime.

Jusqu'ici, Stephen Harper n'a pas été en mesure de donner aux Canadiens une bonne raison pour que la population lui confie un mandat aussi fort. Malgré la détérioration de l'économie mondiale et canadienne, le premier ministre n'a pas fait la preuve qu'il devait absolument disposer d'une majorité de sièges à la Chambre des communes pour répondre à la situation.

Il serait de toute manière préférable que M. Harper demeure minoritaire au terme de la campagne actuelle. La paix sociale serait mieux préservée au pays, d'autant plus que la division du vote — un phénomène qui sera renforcé cette année par la présence de Elizabeth May à la tête des Verts — risque de faire en sorte que M. Harper devrait gérer le pays avec une majorité de députés, mais une minorité de voix.

La plupart des analystes politiques croient pourtant que M. Harper veut à tout prix obtenir un mandat majoritaire. Ainsi, s'il évoque présentement la probabilité d'une minorité, c'est pour ne pas effrayer les électeurs. Suivant cette interprétation, les annonces faites par les conservateurs ces derniers jours au Canada anglais seraient conçues pour adoucir l'image du premier ministre.

La réalité est tout autre, cependant: le Stephen Harper que l'on voit depuis le déclenchement des élections est bien l'homme que j'ai connu avant qu'il ne devienne premier ministre. C'est celui décrit par la plupart des journalistes à Ottawa qui n'existe pas.

M. Harper comprend probablement qu'il serait mieux pour lui de demeurer à la tête d'un gouvernement minoritaire. Il y a plusieurs observateurs politiques qui croient que M. Harper serait déçu, le cas échéant. D'autres estiment même que son leadership serait contesté. C'est possible. Mais je ne le crois pas personnellement.

D'abord, Stephen Harper aime son emploi. Une prolongation de son contrat pour au moins deux autres années — c'est le minimum de temps dont auront besoin les libéraux pour se regrouper — ne serait pas de nature à lui déplaire.

De plus, M. Harper sait que l'élection d'un gouvernement majoritaire conservateur soulèverait des attentes dangereuses chez les purs et durs de la droite canadienne. Le premier ministre se devrait de mettre en application des politiques qui dépassent largement les limites consensuelles de l'opinion publique canadienne, notamment pour des questions comme l'avortement.

Au contraire, s'il retourne à Ottawa à la tête d'un gouvernement minoritaire, M. Harper aura les coudées franches pour continuer à prêcher les vertus d'une approche moins radicale. Or, cette stratégie lui a été très profitable depuis janvier 2006.

Il y a quelques années, j'avais demandé à M. Harper qui était son héros politique. Sa réponse était venue sans hésitation: Tony Blair, premier ministre britannique, qui est parvenu à se maintenir au pouvoir durant trois mandats en tant que centriste au sein du parti travailliste.

Ce choix étonnera certains critiques de M. Harper — notamment ceux qui ont oublié sa rencontre difficile avec le président Bush, alors qu'il était chef de l'opposition. Mais c'est là la réponse d'un politicien intelligent et futé. Et c'est exactement en ces termes que je décrirais M. Harper.

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Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

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nspector@globeandmail.ca

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