Le charme familial

Stephen Harper, le bon père de famille. Depuis plus d'une semaine, le Canada anglais a droit à une publicité conservatrice où le premier ministre parle du temps passé à jouer aux cartes avec son fils. «Quand vous devenez père, cela devient une part fondamentale de ce que vous êtes et de votre vie», y dit-il.

Dimanche, il est revenu sur le sujet tout en se montrant incapable d'admettre que son adversaire libéral Stéphane Dion puisse être tout autant que lui un homme à l'esprit de famille. «Je le présume», s'est-il contenté de dire avant de partir pour Richmond, en Colombie-Britannique, s'afficher avec une famille de la classe moyenne.

Les conservateurs insistent sur cette image paternelle de Stephen Harper, car ils espèrent adoucir ses angles les plus acérés et le rendre rassurant après deux années passées à gouverner avec une poigne de fer. Une des clientèles visées par cette campagne: les femmes qui, selon certains sondages, lui préfèrent les autres partis, en particulier les libéraux.

Ainsi, selon le dernier sondage Harris-Decima, publié lundi, le Parti conservateur (PC) obtiendrait l'appui de 41 % des hommes mais de seulement 31 % des femmes. L'inverse est vrai pour les libéraux qui ont droit au soutien de 33 % des femmes mais de seulement 23 % des hommes.

Or, si le Parti conservateur veut faire des gains dans les banlieues peuplées de jeunes familles, il doit séduire une partie de cet électorat féminin, croient les stratèges conservateurs. Leur stratégie a donc été, jusqu'à présent, de multiplier les annonces autour du thème de la sécurité alimentaire, économique et personnelle. Il restait à s'assurer que le chef reflète ce sentiment à travers sa personne durant une campagne où l'image joue un rôle central.

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Pareil changement cosmétique peut-il suffire à séduire le vote féminin? On peut en douter. S'engager à nommer des femmes à des postes ministériels d'importance, à avoir plus de femmes candidates et, si possible, députées aiderait sûrement davantage. Le dernier cabinet Harper ne comptait que 5 femmes sur 26 ministres en titre, et une seule à la tête d'un ministère majeur, soit Diane Finley au poste de ministre de la Citoyenneté et de l'immigration. Tout une différence avec Québec où la parité prévaut et où les femmes dirigent certains des plus importants ministères. Le caucus conservateur ne faisait pas meilleure figure avec la plus faible proportion de femmes.

Cet état de fait est le fruit de la politique du parti qui, fidèle à ses racines réformiste et allianciste, refuse d'adopter une politique de promotion des candidatures féminines. C'est chacun pour soi. À chaque candidat, peu importe son sexe, de gagner son investiture. En 2006, cela s'est traduit par seulement 38 femmes sur la liste de 308 candidats conservateurs. De ce nombre, seulement 14 ont été élues et elles ont été reléguées, dans la plupart des cas, à des rôles marginaux.

Cette performance conservatrice a eu pour effet de stopper la progression de la représentation féminine à la Chambre des communes. Et comme la situation s'améliore ailleurs, le Canada se retrouve à perdre du terrain par rapport aux autres pays en ce qui a trait à la place des femmes au parlement national. De 42e qu'il était à l'échelle internationale en novembre 2005, le Canada a chuté au 51e rang, selon les données de juin 2008 de l'Union interparlementaire.

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Bien qu'ils aient encore du chemin à faire eux aussi pour atteindre l'équité, les autres partis font tous un effort particulier pour solliciter les candidatures féminines. Le Bloc québécois mise sur la persuasion, tout comme le Parti vert alors que le NPD et le Parti libéral ont des fonds, du personnel et des politiques en place pour attirer des femmes dans leurs rangs. Et depuis que Stéphane Dion est devenu chef, le PLC s'est fixé comme objectif d'avoir au moins 33 % de femmes parmi ses candidats, un objectif qu'il semble en voie de dépasser. Selon les chiffres réunis par ma collègue Hélène Buzzetti, 100 femmes figurent parmi les 272 candidats choisis jusqu'à présent par le PLC, soit près de 37 %.

En date d'hier, le NPD l'imitait légèrement avec 72 femmes parmi les 194 candidats confirmés. Le Bloc en compte 20 sur 75, soit 27 %, et le Parti vert, 60 sur 200, soit 30 %. Le PC semble vouloir faire mieux cette année qu'en 2006, mais il traîne toujours de la patte avec seulement 63 femmes sur 304 candidats, soit seulement 21 %.

Le mentor de Stephen Harper, Tom Flanagan, écrivait le printemps dernier que tous les électeurs étaient égaux, mais qu'il s'adonnait que le Parti conservateur plaisait à davantage d'hommes que de femmes. Le hic est qu'il veut maintenant les attirer et qu'il s'y prend en usant d'artifices et de politiques clientélistes, et ce, après avoir mis la hache dans le financement de certains groupes de femmes luttant spécifiquement pour le droit à l'égalité, comme le Fonds d'action et d'éducation juridiques pour les femmes.

Il serait sûrement plus charmant pour Stephen Harper de promettre une vraie place aux femmes au sein d'un nouveau cabinet que de troquer le veston pour un chandail assorti à ses yeux.

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mcornellier@ledevoir.com

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