Le nationaliste

Qui a dit que Stéphane Dion n'avait pas le sens de l'humour? Le chef libéral a peut-être voulu donner la preuve du contraire, dimanche, quand il a soutenu être aussi nationaliste que Gilles Duceppe.

Vous demeurez sceptique? Alors pourquoi, pensez-vous, M. Dion a-t-il choisi Sébastien Dhavernas pour défendre ses couleurs dans Outremont? Oui, je sais, personne ne se bousculait au portillon, mais M. Dhavernas a certains antécédents politiques, même s'il est surtout connu comme comédien.

Durant la campagne référendaire de 1995, il coprésidait le comité du OUI dans la circonscription de Notre-Dame-de-Grâce. À quelques jours du référendum, le OUI avait organisé une soirée sur le thème «Amenez votre indécis» au Manoir Notre-Dame-de-Grâce, à laquelle participaient d'autres artistes et comédiens, comme Michel Rivard, Pauline Martin, Raymond Cloutier.

M. Dhavernas avait invité les participants à réfléchir à cette pensée du dramaturge suisse Max Frisch: «Si vous avez encore plus peur du changement que du malheur, comment ferez-vous pour éviter le malheur?» Excellente question, qui demeure tout à fait d'actualité. Encore faudrait-il déterminer qui, dans la présente campagne, incarne le changement et le malheur.

Bien entendu, tout le monde peut changer de camp. D'ailleurs, je me souviens avoir aussi croisé M. Dhavernas à un congrès de l'ADQ. Après avoir passé des années à pourfendre les souverainistes, il est néanmoins savoureux que M. Dion ait dû jeter son dévolu sur un ennemi d'hier. On peut parier que Thomas Mulcair trouvera la chose très amusante lui aussi.

Notez bien qu'en 1995, M. Mulcair était un adversaire au moins aussi acharné des souverainistes que M. Dion. Pourtant, il doit compter encore une fois sur le vote des électeurs bloquistes, qui avait permis au NPD d'arracher aux libéraux cette forteresse réputée inexpugnable à l'élection partielle du 17 septembre 2007. Ces chassés-croisés amoureux font tout le charme de la politique.

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Soit, M. Dion pourrait difficilement rivaliser avec M. Duceppe dans un concours de nationalisme, mais il aurait de bonnes raisons de trouver un peu injustes toutes ces louanges de l'«ouverture» de Stephen Harper.

Sur la question nationale, les Québécois n'ont généralement retenu de M. Dion que l'homme de main de Jean Chrétien, dont le «plan B», qui avait culminé dans la Loi sur la clarté, avait été dénoncé par tous les partis représentés à l'Assemblée nationale.

S'il exaspérait les ministres péquistes, Lucien Bouchard au premier chef, avec ses lettres dans lesquelles il prenait plaisir à détailler les obstacles sur le chemin menant à la souveraineté, M. Dion entretenait aussi une correspondance avec le Canada anglais, auquel il s'efforçait d'expliquer le sens des aspirations québécoises.

Un de ses interlocuteurs à l'époque était Stephen Harper, alors simple député du Reform Party à la Chambre des Communes. Si, dans sa Loi sur la clarté, M. Dion s'est beaucoup inspiré du projet que M. Harper avait lui-même présenté en octobre 1996, les deux hommes avaient exprimé des vues diamétralement opposées sur la nature du nationalisme québécois dans un échange épistolaire publié dans le Calgary Herald à la même époque.

Alors que M. Harper parlait de nationalisme ethnique et de xénophobie, M. Dion soutenait que la société québécoise était aussi ouverte que la société canadienne dans son ensemble. Il soulignait également que les lois linguistiques québécoises étaient plus souples et plus libérales que leur équivalent dans d'autres sociétés multilingues progressistes, comme la Suisse, la Belgique ou la Finlande. Dans son esprit, c'était les divisions consécutives à la séparation qui risquaient de porter atteinte à l'esprit de tolérance des Québécois, comme à celui des autres Canadiens.

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M. Dion aurait cependant été plus convaincant s'il était passé de la parole aux actes. Au printemps dernier, le caractère exemplaire de la loi 101 n'a pas empêché les députés libéraux à la Chambre des communes de s'opposer au projet de loi présenté par le Bloc québécois, qui visait à étendre les dispositions de la Charte de la langue française aux institutions fédérales et aux entreprises régies par les lois fédérales sur le territoire québécois.

M. Dion reprochait aussi à Stephen Harper son opposition à la reconnaissance constitutionnelle de la «société distincte», qui aurait constitué «une façon pour tous les Canadiens d'exprimer leur solidarité envers les Québécois dans leur effort pour préserver une société dynamique et vivante en Amérique du nord». Bien entendu, lui-même s'est bien gardé de s'engager dans cette voie.

Heureusement, M. Duceppe ne risque pas de trop asticoter le chef libéral sur ces questions. Sauf exception, comme dans Papineau, où Justin Trudeau tente de reprendre au Bloc l'ancienne circonscription de Pierre Pettigrew, M Duceppe ne demande pas mieux que de voir le PLC arracher un maximum de voix aux conservateurs. Bref, d'ici au 14 octobre, si M. Dion veut se considérer comme un nationaliste, grand bien lui fasse.

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mdavid@ledevoir.com

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