Afghanistan: le déni

L'expédition occidentale en Afghanistan, commencée à l'automne 2001, finira-t-elle comme celles des Britanniques au XIXe siècle (deux fois), et des Soviétiques dans les années 1980, c'est-à-dire en débandade pour les Blancs du Nord venus «civiliser» les basanés en turban et en pakol?

La question se pose de plus en plus, alors que les Français découvrent douloureusement — après la tragédie du 18 août, dix soldats tués dans une embuscade, à quelques dizaines de kilomètres de Kaboul — qu'ils sont dans un bourbier... Longtemps considérée sur le mode routinier et insouciant, l'aventure afghane commence à susciter, en France, un réveil national. Avec les mêmes questions angoissées qui nous tourmentent ici depuis au moins deux ou trois ans: que fait-on en Afghanistan? cette expédition a-t-elle des objectifs clairs? ces objectifs ont-ils une chance d'être atteints? et sinon, que faire?

Contrecoup de ce 18 août sanglant: on découvre que 55 % des Français sont désormais en faveur d'un retrait d'Afghanistan. Ils ne sont pas les seuls. Ici même, vendredi, Radio-Canada dévoilait le contenu d'une enquête selon laquelle 65 % des sondés au Canada — 75 % au Québec — concluent à l'échec inévitable de la «mission» en Afghanistan et appellent dans des proportions semblables (56 % et 70 %) à un rapatriement des forces armées.

Un petit survol des derniers sondages (d'avril à août 2008) à l'étranger nous donne une idée de l'ampleur transnationale de ce désaveu. Les partisans du retrait d'Afghanistan sont 45 % en Norvège (42 % pour le maintien), 49 % aux Pays-Bas, 54 % en Grande-Bretagne, 55 % en France et plus de 60 % en Allemagne.

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Cependant, si les opinions publiques européennes paraissent maintenant retournées contre la présence de l'OTAN en Afghanistan, il n'en va pas de même des états-majors et des politiciens. Au contraire, on a l'impression que les leaders occidentaux et ceux de l'OTAN — qui joue sa crédibilité voire son identité dans cette opération — s'enfoncent de plus en plus dans le déni devant le cruel démenti des faits.

Au lendemain de ce 18 août qui a bouleversé la France (alors qu'ici, ce type de nouvelles est presque passé à la routine — avec trois soldats canadiens tués le 21 août, trois le 3 septembre et encore un le 7 septembre), le président Nicolas Sarkozy réitérait l'importance cruciale du déploiement de l'OTAN, en répétant la chanson bien connue selon laquelle «en allant combattre le terrorisme là-bas, on se protège nous-mêmes ici»:

«Si la quasi-totalité des démocraties sont là-bas, si Barack Obama, dans sa campagne électorale, a fait de la présence en Afghanistan l'enjeu majeur de ce que serait sa politique étrangère s'il était élu, c'est qu'il y a bien une raison. Nos soldats, en se battant là-bas contre les terroristes, nous protègent ici. Il faut bien comprendre que le terrorisme est un mouvement mondial, qu'il y a l'enjeu de l'Afghanistan, dont les terroristes cherchent à faire une base.»

Il faut se souvenir que c'est justement la France de Sarkozy — avec ses 700 soldats supplémentaires — qui a sauvé la mise à Stephen Harper, début 2008, lorsque le Canada avait conditionné son maintien sur place à l'envoi, dans le sud de l'Afghanistan, de renforts d'autres pays alliés.

La déclaration de Sarkozy nous rappelle aussi un détail important: à savoir que si le «progressiste» Barack Obama est élu en novembre président des États-Unis, les pressions en faveur d'un effort accru en Afghanistan — au mépris du diagnostic de plus en plus clair sur l'échec de cette expédition telle qu'elle est menée depuis sept ans — seront très grandes. Ne l'oublions pas: Obama est partisan d'un déplacement systématique de l'effort de guerre occidental en Irak vers la terre des talibans. Et il va chercher à «sous-traiter» ce nouvel effort de guerre... bien davantage que ce ne fut le cas en Irak.

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Le renforcement de la guérilla des talibans est incontestable. Leur popularité dans l'opinion publique afghane est croissante, au fur et à mesure que se multiplient les bavures de la coalition contre des civils.

Pour les forces étrangères, l'Afghanistan est devenu un champ de bataille plus meurtrier que l'Irak «semi-pacifié» depuis l'été 2007. Au début de l'été 2008, on apprenait que le nombre de soldats occidentaux tués en Afghanistan avait dépassé le chiffre correspondant en Irak (19 contre 17, pour le mois de mai).

Sur le plan stratégique, le tragique épisode des soldats français massacrés près de Kaboul fait ressortir un autre développement crucial: les troupes étrangères peuvent désormais être la cible d'attaques sérieuses bien au-delà des sanctuaires traditionnels du sud que sont les provinces de Kandahar et de Helmand. La guérilla s'étend géographiquement, elle monte au nord. Elle pourrait bientôt encercler la capitale, à défaut de la conquérir immédiatement.

L'échec de l'Occident en Afghanistan — et le décrochage conséquent des opinions publiques — est douloureux pour les élites politico-militaires qui ont bâti cette stratégie. Mais le déni n'est pas une réponse adéquate.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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