Derrière le choix d'un leader

Le premier ministre Stephen Harper n'a pas fait mentir ses stratèges hier. À sa sortie de sa rencontre avec la gouverneure générale, il a résumé ainsi ce qu'il considère comme l'enjeu de l'élection du 14 octobre prochain: un choix «entre le bon sens ou les expériences risquées».

L'homme qui déclarait le soir de sa victoire, il y a un peu plus de 31 mois, que «les Canadiens [avaient] voté pour le changement», a décidé que le changement était devenu une menace... et qu'il n'y a que lui qui peut rassurer devant le risque de l'inconnu. Mais l'inconnu est-il là où il le dit?

Les conservateurs ont choisi depuis un moment de faire de cette campagne un concours de personnalité. Ils préparent le terrain depuis presque deux ans. Stéphane Dion était à peine élu à la tête du Parti libéral du Canada (PLC) que les publicités négatives conservatrices déboulaient sur les ondes, le dépeignant comme un chef faible, hésitant et terne. La charge n'a pas cessé depuis.

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Cette stratégie conservatrice permet au PC de se maintenir à la surface des choses et d'éviter quelques questions plus fondamentales. En s'en tenant à l'aspect financier du Tournant vert, ils esquivent le débat sur les changements climatiques pour tout ramener à une histoire de portefeuille. En s'en prenant à la personnalité de M. Dion, ils évitent de discuter du véritable enjeu de cette élection, à savoir le rôle que pourra jouer le gouvernement fédéral à l'avenir.

Les partis d'opposition n'ont pas tort de dire que l'on assiste à un choc de visions. Par contre, ils font erreur quand ils se rabattent sur les vieux épouvantails du passé. Le gouvernement Harper a affiché ses valeurs conservatrices en procédant à des compressions dans des programmes qu'il jugeait contraire à sa philosophie. On n'a qu'à citer ceux destinés aux organismes économiques régionaux, aux groupes de femmes, aux artistes. Il a fait la même chose en modifiant plusieurs volets du Code criminel. Mais ces mesures sont faciles à renverser pour un nouveau gouvernement.

Il en va autrement des changements plus profonds que Stephen Harper veut poursuivre et qui reflètent ses convictions. Il n'a jamais caché sa préférence pour un gouvernement fédéral de petite taille, non interventionniste, centré sur ses responsabilités premières, comme la défense, les affaires étrangères, l'immigration, la sécurité et l'économie.

Depuis qu'il est au pouvoir, il a réinvesti massivement dans les forces armées, joué du muscle sur la scène internationale, a modifié la loi sur l'immigration, financé l'embauche de policiers, évité jusqu'à la veille des élections de financer des entreprises en difficulté.

Concentré sur ses propres tâches, il a aussi généralement évité d'intervenir dans les compétences des provinces. Voilà une évolution qui aurait de quoi plaire au Québec, mais le portrait n'est pas parfait. En effet, M. Harper a toujours cru que le fédéral était responsable du bon fonctionnement de l'union économique, ce qui explique, entre autres choses, son entêtement à vouloir se mêler du contrôle des valeurs mobilières, au grand dam de Québec.

Le changement le plus fondamental a été imposé à la faveur d'une série de décisions budgétaires. En réduisant massivement les impôts et les taxes tout en augmentant sérieusement les dépenses, il a limité la marge de manoeuvre d'Ottawa et sa capacité d'intervenir dans l'économie ou ailleurs.

Cette orientation ne se renverse pas facilement. Le corset que le gouvernement conservateur s'est imposé équivaut à des menottes pour les gouvernements qui le suivront, car qui pourra, sans en payer le prix, revenir sur des décisions comme celle mal avisée de priver le fédéral de cinq milliards de revenus par la simple réduction d'un point de la TPS? Personne.

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Les partis d'opposition, eux, croient qu'un gouvernement peut intervenir pour le bien de la collectivité. Le NPD est plus interventionniste et ne dédaigne pas voir le fédéral se mêler de ce qui ne le regarde pas. Le Bloc défend l'activisme gouvernemental pour autant qu'il soit provincial ou respecte les compétences de Québec. Les libéraux se situent entre les deux. (Contrairement à ce que veut la légende cependant, M. Dion a toujours préconisé le respect des compétences provinciales.)

Tous ces partis sont plus progressistes que les conservateurs en matière de justice, de politique étrangère, sociale, environnementale. Mais le coeur de la différence entre eux et les conservateurs reste leur vision du rôle d'un gouvernement dans une société moderne.

Le Tournant vert de Stéphane Dion, avec sa réforme fiscale centrée sur l'environnement et la lutte contre la pauvreté, cherche d'une certaine manière à briser ce cadenas financier imposé par les conservateurs. Cela explique peut-être, du moins en partie, leur acharnement à le tailler en pièces.

Le 14 octobre, ce sera plus qu'un chef que les Canadiens éliront. Ils décideront du vrai visage du Canada pour les années à venir et, pour une rare fois, cela n'aura pas à voir avec son unité. Sous les insultes, un vrai choix se dessine.

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mcornellier@ledevoir.com

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