Questions d'image - La gueule de l'emploi

Enfariné de frais dès potron-minet, mon boulanger, jeune et beau grand gaillard (déjà remarqué pour son look à la «Pagnol» par une chroniqueuse de Radio-Canada), me vend chaque matin une baguette de sa dernière fournée. Un pur délice. Pas de doute. Ce type est né boulanger. Son pain est remarquablement bon et son apparence est super crédible. Rien qu'à voir sa photo, on a envie de se garrocher dans sa boulangerie.

Et puis, il y a mon mon plombier. Idem. Mais à l'inverse. Incapable de me donner une heure fixe pour une expertise. Il ne tient jamais ses promesses. Encore moins un devis précis pour des travaux précis que je lui réclame. Sa camionnette est sale, bordélique et polluante à souhait. Lorsque je l'appelle en urgence, son travail est correct. Son tarif est prohibitif. N'ayant aucune aptitude en matière de tuyaux percés et de robinets fuyants, je fais contre mauvaise fortune bon coeur et lui fais confiance. De toute façon, je n'en connais pas d'autres, et mes amis me disent que le leur est pareil. Là encore, vous le verriez en photo... Vous vous diriez: «C'est évident, ce gars-là est plombier.»

Ces deux-là ont, comme on dit, la gueule de l'emploi.

D'ici quelques jours, nos rues, boulevards et avenues vont se tapisser de milliers d'affiches et de calicots arborant la tête des candidats et de leur chef. Mais, dites-moi, en parlant de chefs, vous est-il venu à l'esprit de vous dire en contemplant un de leur portrait: «Tiens! La tête de ce type me revient, j'ai une envie folle d'aller voter pour lui!» Hum... cela m'étonnerait.

Ont-ils autant la gueule de l'emploi que ce qu'ils nous chantent? Leur ramage fait-il bon ménage avec leur plumage? Pas sûr. Et, pourtant, vous le savez, cela ne relève en rien de la photogénie des sujets, mais bien davantage du fait que nous pensons déjà les connaître tous. Et de ce qu'ils nous inspirent. Car ils nous sont en fait aussi familiers que notre boulanger ou notre plombier. On les voit tous les jours à la télé. En fait, on les connaît trop. Il nous arrive même de leur parler, de les engueuler ou de les féliciter (mais c'est plus rare). Nombre de gens — et c'est mon cas — s'adressent directement à leur téléviseur en étant convaincus que le gars en question les entend. Bref, on prend les mêmes et on recommence.

Je garderai donc mes commentaires pour moi, sans faire montre, je l'espère, de mes opinions personnelles. Je me contenterai de saisir mon appareil photo en prenant pour vous le cliché le plus instantané possible. Alors, gueule de l'emploi ou pas? On verra bien. Après tout, ils postulent tous pour l'ultime fonction démocratique, le poste de premier ministre. Ça vaut quand même le coup de se poser la question!

À tout seigneur tout honneur. Stephen Harper. Lui, il l'a la job, comme on dit chez nous. Il est le premier ministre en fonction. Il est en avance dans les sondages, mais d'une petite bedaine. Chaque matin au lever, il y a quand même plus de 60 % des Canadiens qui se demandent pourquoi ce type est leur premier ministre. Bref, 60 % qui ne poseraient pas sa photo sur leur table de chevet. Il a l'air propre et benêt. Bon père de famille. Il semble avenant. On dirait que tout va bien. Il a fait de réels efforts pour parler français. Mais pour beaucoup d'entre nous, il a un air mi-figue mi-raisin qui dégage de la méfiance. Il est super copain avec Bush, et je gagerais qu'il connaît aussi la nouvelle colistière de John McCain. Il aura beau distribuer les hosties gratis, il devra quand même passer à la confession avant qu'on lui donne le Bon Dieu.

Stéphane Dion. Aïe, aïe, aïe! Le pauvre. Lui, on ne peut pas dire qu'il a la gueule de l'emploi. Il a beau changer de coupe de cheveux, de lunettes, d'habits: rien n'y fait. Il a toujours l'air d'avoir emprunté tout ça à des copains profs. On voudrait l'aimer, mais on a du mal. Et puis, quand il parle, tout ce qu'il dit a l'air brillant. Si seulement on comprenait. Il s'est pourtant battu ardemment, le Stéphane, pour se rendre là. Y'en a même qui pensent qu'il va nous étonner. Y'en a même...

Gilles Duceppe. Celui-là, il l'a la gueule, mais il ne veut pas vraiment la job. Autrement dit, il assiste aux cours en auditeur libre. L'âge lui va bien, les femmes se pâment devant ses beaux yeux bleus. C'est certain que les Québécois l'apprécient toujours un peu et comprennent son combat, mais ils sont de moins en moins nombreux. Et beaucoup se demandent pourquoi ils devraient voter pour lui. En fait, bizarrement, avec lui, le cadre est net, mais sa photo est de plus en plus floue.

Jack Layton. Beau bonhomme. Air très sympathique. Voilà le genre de type avec qui on aimerait prendre un verre et discuter une bonne partie de la soirée. En plus, il a de bons copains. Le hic, c'est qu'à la sortie du bistro, on n'est pas certain d'avoir envie de lui confier le volant! Parce que, ça ne marche pas trop fort son affaire. On dirait qu'il n'a pas fait ses preuves ou que son discours n'est pas vraiment au point. C'est ça, il a tout ce qu'il faut pour se démarquer, et il n'y arrive pas. Pour séduire, il faut risquer.

Alors, un conseil: arrêtez de regarder les photos. Vous les avez trop vues. Dans ma tête, ils ressemblent tous davantage à mon plombier qu'à mon boulanger. C'est, hélas, leur plus gros boulet à tous. C'est aussi le nôtre.

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Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.

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