Friture sur les ondes

Trois ou quatre fois par année, c'est la même chose: la publication des sondages BBM radio donne lieu à des campagnes de publicité farfelues, dans lesquelles chaque station se proclame première dans son créneau.

Cela fait partie du jeu commercial. Mais derrière ces démonstrations de force, le paysage radiophonique se transforme tout aussi vite que celui des autres médias, et les artisans de la radio ne sont pas toujours très rassurés.

Hier soir, Canal D diffusait justement un documentaire de Frédéric Rioux, intitulé FM-AIR. Il flottait dans ce film un certain parfum de nostalgie, alors que le réalisateur filmait le déménagement et l'abandon du 211 Gordon à Verdun.

Pour ceux qui ne le savent pas, cet immeuble a abrité pendant 60 ans CKVL-AM, et par la suite CKOI-FM. Mais on comprend vite, en regardant son film, qu'au-delà de l'hommage rendu à un lieu maintenant disparu, c'est l'évolution de la radio commerciale que le réalisateur a voulu souligner.

Le film donne la parole à plusieurs artisans de la radio, comme Gilles Proulx, Paul Arcand, Jean-Pierre Coallier ou Frenchie Jarraud (dont c'était la dernière entrevue avant sa mort), ainsi qu'à des directeurs de programmes.

Une constatation s'impose d'emblée: on confie aujourd'hui le micro des radios commerciales à des hommes et à des femmes qui ne sont pas des professionnels de la radio. Ce sont souvent des humoristes, des comédiens, des personnalités en tous genres, mais rarement de vrais professionnels de la radio, comme un Paul Arcand, par exemple. «Il y a des gens qui font de la radio aujourd'hui qui ne devraient pas en faire» lance Frenchie Jarraud.

La recherche du profit rapide

Dans le film, tous les interviewés tracent aussi le portrait d'une industrie où la recherche de profit rapide est devenue féroce. On voit mal comment aujourd'hui Jean-Pierre Coallier pourrait tenir à bout de bras CIEL-FM pendant 22 ans «sans avoir fait un sou», soutient-il.

Paul Arcand explique que lorsqu'une station était la propriété d'un seul propriétaire, ou d'une famille, la notion de profit était évidemment présente, mais la pression a augmenté considérablement depuis que les stations sont aux mains d'entreprises cotées en Bourse. «Vous ne pouvez plus survivre comme indépendant» ajoute-t-il.

Les radios sont aux prises avec le même problème que les autres médias. Internet pourrait être leur chance de survie (et les radios sont maintenant largement disponibles sur Ie Web), mais encore faut-il trouver la façon de financer leurs activités sur la Toile, et de se distinguer du voisin.

Selon le rapport annuel du CRTC sur l'industrie des communications, publié cet été, l'écoute moyenne hebdomadaire de la radio, par personne, diminue de 2 % par année au Canada depuis 2003. Cette diminution est de 5 % par année chez les 18-24 ans.

L'animateur Richard Z. Sirois explique dans le film que les jeunes «écoutent encore plus de musique que moi j'en écoutais à 17 ans». Mais ils ne l'écoutent pas à la radio. Ils en écoutent sur leur iPod, et c'est sur Internet, sur MySpace par exemple, que l'on trouve les véritables explorations musicales. «Le média radio est en train de disparaître» soutient M. Sirois. Jean-Pierre Coallier ne va pas aussi loin, mais il admet qu'un propriétaire devra maintenant se contenter d'atteindre 100 000 auditeurs plutôt que 500 000.

La radio satellite représente-t-elle l'avenir? Paul Arcand semble en douter, expliquant que «comme le câble, elle va transporter des signaux qui existent déjà».

La force de la radio est dans la proximité

Mais tous s'entendent pour dire que la pertinence de la radio, sa force, c'est la proximité avec son auditoire.

Et dans les dernières années, cette proximité n'a jamais été aussi bien démontrée que par CHOI-FM à Québec.

Le cas de CHOI n'est pas abordé dans le documentaire de Canal D, mais, hasard, je terminais ces jours-ci la lecture d'un essai paru chez Liber, Jeff Fillion et le malaise québécois, signé Jean-François Cloutier.

Celui-ci tente de démontrer que la saga de CHOI s'est située au carrefour des grands courants qui traversent le Québec actuel, et il en aborde tous les aspects: la spécificité de la ville de Québec, l'écart grandissant entre Montréal et les régions, la remise en cause des modèles hérités de la Révolution tranquille, l'émergence dans l'espace public de la «génération X», et ainsi de suite.

Mais l'auteur fait aussi valoir qu'une grande partie du succès de CHOI tenait à son enracinement profond dans la ville, contrairement aux radios reliées à des réseaux nationaux, comme Énergie et Rock Détente. CHOI, une radio moribonde qui était devenue numéro un en peu de temps avec Jeff Fillion, «avait fait de sa situation dans la capitale» une de ses «caractéristiques fondamentales». Et les milliers de personnes descendues dans la rue à l'été 2004 pour la défendre contre la menace de fermeture exprimaient aussi «la crainte de perdre un authentique média de Québec», dans un univers dominé par les patrons des réseaux installés dans des bureaux de Montréal ou d'ailleurs.

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pcauchon@ledevoir.com

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