Le Vatican et le prêtre-député - L'abbé Raymond Gravel a-t-il fait le meilleur choix ?

L’ex-député de Repentigny aux Communes, Raymond Gravel, en compagnie du chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe
Photo: Agence Reuters L’ex-député de Repentigny aux Communes, Raymond Gravel, en compagnie du chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe

Sommé de choisir entre son mandat de député et son statut de prêtre, le député de Repentigny aux Communes, Raymond Gravel, a décidé de revenir à ses fonctions sacerdotales. Il ne sera donc pas candidat du Bloc québécois aux élections fédérales. Pour plus d'un commentateur, cette décision sera bienvenue, car elle serait conforme au principe de la séparation de l'Église et de l'État. Mais est-ce là l'enjeu qui a incité le Vatican à intimer à ce prêtre de choisir entre ses deux missions?

En répondant à l'appel du Bloc en 2006, l'abbé Gravel n'allait plus, le temps de son engagement politique, accomplir de fonctions sacerdotales. Certes, il répugne à l'Église catholique que des prêtres sollicitent des mandats politiques. Mais cette règle souffre des exceptions. Des prêtres sont devenus députés à condition de ne plus agir entre-temps comme pasteur. C'est ce dont l'abbé Gravel était convenu avec son évêque.

Que s'est-il donc passé pour que ce prêtre-député quitte abruptement la politique? Il n'avait pas repris de fonctions pastorales incompatibles avec son mandat. Il n'avait pas, non plus, invoqué son statut sacerdotal à des fins politiques. Certes, il avait dès le départ annoncé que s'il avait un jour à choisir, il choisirait la prêtrise. Mais pour quelles raisons lui a-t-on notifié de faire un choix?

L'abbé Gravel a déclaré à La Presse et au Globe and Mail avoir reçu des autorités catholiques de Rome une lettre lui ordonnant de trancher sous peine d'être «laïcisé». Sa prompte obéissance à la directive du Vatican aura empêché l'éclatement d'une crise. Mais l'épisode soulève plus de questions qu'il n'y paraît. Le dossier n'a pas été rendu public, mais certaines informations sont troublantes.

D'abord, la missive romaine comprenait des lettres et des articles, pour la plupart rédigés en anglais, réprouvant les positions du député sur des sujets comme l'avortement et l'homosexualité. Ces protestations étaient adressées tant à Rome qu'aux autorités catholiques au Canada. C'est du moins ce qu'a confié au Globe un représentant de l'Église catholique du pays.

De telles dénonciations ne sont pas nouvelles. Ce qui en étonnera plusieurs, cependant, c'est qu'elles suffisent encore aujourd'hui à déclencher une mise en demeure à l'endroit d'un prêtre estimé et d'un député démocratiquement élu. Même l'Inquisition, dira-t-on, accordait le droit d'être entendu avant d'aller au bûcher. Le traitement donné à l'abbé Gravel n'est guère conforme, en tout cas, au respect des droits que Rome, pourtant, prône de nos jours aux pouvoirs civils.

De plus, l'intervention du Vatican ne fait pas que tenir pour peu de chose l'engagement et les motifs du prêtre-député. Elle passe outre, semble-t-il, à l'autorité de l'évêque de Joliette, qui avait accordé à l'abbé Gravel la permission de solliciter un mandat politique. «C'est à l'autorité compétente, en l'occurrence l'évêque du diocèse, d'étudier la demande», déclarait alors Mgr Gilles Lussier.

On comprendrait Rome d'intervenir si l'action du prêtre-député suscitait dans la région de Joliette un conflit que les autorités diocésaines se révélaient incapables de surmonter. Mais rien de tel, sauf erreur, n'agite cette communauté. Que des milieux catholiques, ailleurs au Canada, aient été outrés des propos du député, cela n'aurait rien de surprenant. Certains groupes s'en prennent même à la Cour suprême. Mais les préférer à un évêque?

Curieusement aussi, selon la même source «officielle» — dont l'identité n'est pas révélée par le Globe —, l'abbé Gravel aurait pu rester aux Communes s'il s'en était tenu aux conditions que l'Église lui avait posées, soit de s'abstenir de prendre part en Chambre aux débats ou aux votes sur des questions touchant la doctrine catholique.

Ce genre de limite rappelle les contraintes que Rome voudrait imposer aux députés catholiques dans l'exercice de leur mandat. Maints politiciens les ont rejetées, aux États-Unis et au Canada aussi. Ce qui surprendrait, ce n'est pas que l'on ait pu vouloir que l'abbé Gravel reste parfois muet au Parlement, mais que lui-même ait renoncé à exercer pleinement ses responsabilités de député.

Un précédent

Pareil «compromis», en effet, serait tout un précédent au Canada, sinon dans le monde. Que des ministres soient tenus à un devoir de secret, ou des juges, à une obligation de réserve, cela découle de la fonction. Mais que des représentants du peuple, chargés de débattre en toute liberté de ses intérêts, soient astreints à ne pas se prononcer sur certaines questions, voilà qui serait pour le moins paradoxal. Quels électeurs voteraient pour un candidat ainsi mutilé? Que vaudrait le député qui se lierait de la sorte, surtout à l'insu de ces commettants?

Il est peu probable que l'abbé Gravel ait pris semblable engagement. Il n'a pas craint de se prononcer sur certaines questions controversées, tout comme de plus en plus de prêtres le font, du reste, à l'intérieur de l'Église. Par contre, il n'est pas invraisemblable qu'une telle combine ait pu être discutée en haut lieu. Quoi qu'il en soit, on n'en est pas à une contradiction près dans ce genre de controverse.

Ainsi, comme le révèle la presse ontarienne, si des sujets sont tabous pour un prêtre-député, ne devraient-ils pas l'être également pour un prêtre-journaliste? Justement, un ecclésiastique de Kingston, Raymond de Souza, tient une chronique dans le National Post, journal fortement politique s'il en est. Or, ce révérend reproche à l'abbé Gravel d'user de sa tribune de député pour exprimer ses vues au public.

Mais que fait donc ce prêtre-chroniqueur sinon user de sa tribune au Post pour répandre ses opinions? S'il fallait suivre la logique de ce gardien de l'éthique catholique, les électeurs de Repentigny ne pourraient pas voter pour un prêtre qui défend les homosexuels, mais un empire de presse comme celui qui édite le Post pourrait publier un prêtre qui les pourfend. La presse, ce quatrième pouvoir, c'est aussi de la politique.

Cela dit, la participation de membres du clergé à la chose publique ne va pas sans problème. Les prêtres qui s'en sont mêlés n'ont pas tous connu de succès retentissant. Peut-être l'évêque de San Pedro, récemment élu président du Paraguay, sortira-t-il ce petit pays de sa misère. Par contre, avec un Jean-Bertrand Aristide, curé des pauvres, Haïti a fait la preuve qu'une nation pouvait sombrer dans un pire marasme.

Le Canada ou le Québec ne sont pas en si lamentable état qu'il faudrait à tout prix que des prêtres s'engagent dans la lutte politique. Au reste, un prêtre, qu'il soit d'un parti ou siège comme indépendant, ne détient pas plus de pouvoir qu'un autre député. En matière de pauvreté, un des enjeux qui l'ont incité à se lancer en politique, l'abbé Gravel n'aura-t-il pas erré en pensant que l'Église et le Bloc étaient du même côté?

Par contre, en revenant à des activités proprement sacerdotales, le député de Repentigny ne sera pas seulement accueilli chaleureusement par nombre de ses confrères, il retrouvera dans une Église qui est encore en désarroi maints enjeux auxquels se consacrer. Bref, même s'il a été forcé de trancher, en choisissant l'Église plutôt que le Parlement, l'homme aura sans doute fait le meilleur choix.

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
14 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 8 septembre 2008 05 h 02

    Pouvoir autocratique exonéré

    Tout ce long texte remettant en question le pouvoir autocratique et antidémocratique de l'Église pour aboutir à exonérer ce dernier en blâmant finalement Raymond Gravel, lequel, en choisissant de retourner à ses fonctions sacerdotales, a enfin fait le bon choix. Et ainsi monsieur Leclerc cautionne l'idée généralement répandue que l'Église catholique du Québec (et du Canada) a perdu tout pouvoir. L'événement commenté ici prouve pourtant exactement le contraire, comme le boycot des cours d'éthique et de culture religieuse le montrera aussi.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Robert Mayrand - Abonné 8 septembre 2008 07 h 46

    Tout est politique

    Tout est politique, à commencer par la magouille, le tripotage et les basses oeuvres de L'Église catholique, digne successeur de l'Empire romain qui a transformé son pouvoir temporel en en vision spirituelle pour échapper aux menaces des hordes barbares. Il est toujours plus facile de vendre du rêve que d'affronter la réalité du monde dans lequel on vit. Plus facile de vendre de la foi que du foin parce qu'on a rien à prouver. Comme disait Voltaire, la foi c'est croire en des choses impossibiles parce que pour les choses possibles, la raison suffit. Le niveau de conscience de l'humanité ne vole pas encore très haut. Les cerveaux reptilien et limbique ont encore la capacité de freiner les efforts du cortex cérébral. La foi c'est une émotion déraisonnable, pas une donnée rationnelle.

  • Richard Chamberland - Inscrit 8 septembre 2008 09 h 12

    Le Vatican et le prêtre-député - L'abbé Raymond Gravel a-t-il fait le meilleur choix ?

    Je crois aussi que l'abbé Gravel aura fait le meilleurs choix.

    Bonne route Raymond

  • Fernand Trudel - Inscrit 8 septembre 2008 09 h 33

    Est-ce une valeur québécoise

    Lors de la révolution tranquille on a tiré dehors les curés de la politique. Il est paradoxal qu'un curé soit député surtout pour un parti qui dit défendre les valeurs québécoises. Est-ce une valeur québécoise qui est révolue de mêler les curés à la politique comme dans le temps de Duplessis? Le ciel est bleu, l'enfer est rouge... Alors ne soyons pas surpris d'avoir un parti rétrograde qui est toujours sur les friens comme le bloc...

    Le retour au bercail dans l'église catholique de l'abbé Gravel n'a rien pour redorer le blason catholique auprès de ses détracteurs. Il a des tendances homophiles de surcroit. Rien pour éteindre la critique envers les prêtres...

  • Cécilien Pelchat - Inscrit 8 septembre 2008 09 h 36

    Savoir se brancher ! C.Pelchat....tahcl@axion.ca

    Ce qui me trouble dans votre position,M.Leclerc,c'est que vous continuez, dans bien de vos commentaires sur le religieux,particulièrement sur l'Église catholique,à maintenir que l'on peut à la fois ``manger sa tarte et la conserver``. À moins que tous ces gens dont vous parlez(y inclus le prêtre en question)ne soient des irresponsables à qui l'on ne devrait rien confier,ils devraient savoir dans quoi il s'embarquent et ne pas s'engager s'ils ne sont pas sincères. Ils leur est bien expliqué que l'Église,pour des raisons évidentes,ne peut pas jouer à ces petits jeux...
    Le Maître lui-même l'a dit à ses apôtres:``Nul ne peut servir deux maîtres,ou....ou...``.Si Gravel et ses semblables
    ne veulent ou ne peuvent pas suivent les directives qui viennent du Maître,ils n'ont qu'à ne pas y adhérer;ce n'est que du simple bon sens,personne ne les retiens.Si j'étais convaincu demain que le Boudhisme EST LA SEULE VOIE DE SALUT,je n'hésiterais une heure,j'apostasierait et me joindrais à cette religion. Je me demande parfois ce qu'ils ont tous à vouloir contredire l'Église sur maints points graves et vouloir en même temps s'y maintenir. À ce que je sache,l'Église n'est pas un club de golf,ni une association démocratique(Et en core là,bien des clubs ne le tolérerait pas);Jésus n'a pas mis au vote le choix de Pierre.Et si aujourd'hui,ce choix est fait selon une méthode bien humaine,les circonstances de ce choix n'ont rien à voir avec
    le démocratie telle qu'on la pratique;il y entre des ingrédients qui font sourire nos incroyants de tout accabit.
    Le fait est,pour tous ceux qui ont la foi en Christ,que l'Esprit de Dieu y est sollicité à plein et que,si ses représentants ne sont pas parfaits humainement parlant,l'ESPRIT voit à ce que la doctrine et l'enseignement de la vérité évangélique y soient proclamées en toute sûreté
    pour toujours. QU'il y en ait qui ne l'acceptent pas,c'est pénible,mais ils n'ont pas à s'en prendre à l'Église,mais à eux-même. OUI ! ``Mea culpa,mea maxima culpa`` Amen
    Cécilien Pelchat
    Lac-Mégantic.