Perspectives - L'inégalité tue

Les faits sont têtus, n'en déplaise à certains des politiciens actuellement en campagne électorale aux États-Unis et au Canada. Contrairement à ce qu'ils affirment, il ne suffit pas de faire rouler l'économie pour améliorer automatiquement le sort de l'ensemble de leurs concitoyens.

Le rapport d'experts dévoilé il y a une dizaine de jours par l'Organisation mondiale de la santé (OMS)* semblait avoir été spécialement préparé en vue des élections américaines. Tout le monde s'attend, en effet, à ce que la question de la réforme du système de santé américain soit un enjeu électoral important.

On connaît la peur maladive de plusieurs Américains quant au fait que leur gouvernement prenne un jour tellement de place dans leur système de santé qu'il finisse par devenir un «système communiste» à la manière du régime canadien. John McCain accusait encore, la semaine dernière, son adversaire Barack Obama de vouloir mettre un bureaucrate entre chaque Américain et son médecin avec ses projets de réforme pourtant modestes. La priorité, a dit le candidat républicain, devrait plutôt aller à la réduction de la présence de l'État dans la société ainsi qu'à de nouvelles baisses d'impôts afin de permettre à chaque contribuable de décider lui-même la meilleure façon de dépenser la richesse qu'il a permis de créer.

Trois ans d'enquête de la Commission des déterminants sociaux de la Santé de l'OMS l'ont néanmoins amenée à se prononcer en faveur d'un «système financé par l'argent public» reposant sur une «taxation générale ou d'une assurance universelle obligatoire». La Commission a surtout voulu dénoncer l'effet dévastateur des inégalités sur les conditions de vie. Les inégalités entre les pays riches et les pays pauvres, mais aussi celles à l'intérieur même des pays qui font, par exemple, qu'un enfant né dans un quartier pauvre d'un pays riche peut avoir une espérance de vie inférieure de 30 ans à celle d'un autre enfant né à quelques kilomètres de là.

«L'injustice sociale tue à grande échelle», a résumé l'OMS. «L'augmentation de la richesse nationale ne suffit pas à elle seule pour améliorer la santé dans un pays. Faute de répartition équitable des avantages, la croissance nationale peut même exacerber les inégalités.»

Aussi riches soient-ils, a-t-on rappelé, les États-Unis arrivent systématiquement bons derniers parmi les pays développés en matière notamment de mortalité infantile, de taux de pauvreté relative et de l'aide apportée aux familles par les programmes sociaux. Les champions dans le domaine sont encore et toujours les mêmes, c'est-à-dire les pays d'Europe du Nord, comme la Suède, la Norvège et la Finlande. «Ils ont suivi des politiques qui encouragent l'égalité en matière d'avantages et de services, le plein emploi, la parité entre les sexes et les faibles niveaux d'exclusion sociale», note le rapport de l'OMS.

Le Canada, y dit-on, arrive généralement en milieu de peloton, mais souvent plus proche des derniers que des premiers. Le pays s'est pourtant toujours montré beaucoup plus disposé que les États-Unis à accorder aux pouvoirs publics le rôle de s'assurer que la création de la richesse bénéficie au plus grand nombre possible. Il faut bien admettre cependant que les dernières années ont été marquées par la montée de politiciens au Canada, comme au Québec, qui prétendent, comme John McCain, que tout le monde, y compris les plus démunis, se porterait bien mieux si l'État n'essayait pas tant de jouer au redresseur de torts.

Le modèle québécois

La dernière édition de la revue scientifique Options politiques, de l'Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), vient, comme le rapport de l'OMS, contredire cette vision des choses.** Consacré à la question des travailleurs pauvres au Canada, ce numéro rappelle tout d'abord que le pays arrive seulement au 15e rang parmi les 24 pays membres de l'OCDE en ce qui a trait au nombre d'enfants vivant sous le seuil de pauvreté relative. On y souligne surtout que ce taux, de 12 %, n'a pas bougé d'un poil durant les 20 dernières années en dépit d'une belle croissance économique.

Pour combattre efficacement la pauvreté des enfants et de leur famille, il faut une économie vigoureuse qui créera beaucoup d'emplois, admettent volontiers les auteurs de la demi-douzaine d'articles sur le sujet. Mais cela n'est pas suffisant. Il faut aussi des règles obligeant que ces emplois respectent au moins certains minimums en matière, par exemple, de salaires et de congés payés. Des programmes de supplément de revenu, comme l'assurance chômage et l'aide sociale, sont également nécessaires, tout comme de bons réseaux d'écoles et de garderies afin de réduire la pauvreté intergénérationnelle.

Le Québec ressort clairement comme l'exemple à suivre à ce chapitre au Canada, selon nos spécialistes. Il est vrai que les statistiques le plus souvent utilisées pour évaluer le degré de pauvreté au pays disent que le Québec se hissait à peine au huitième rang sur dix provinces en 2004. Mais lorsque l'on tient compte dans son calcul du coût de la vie moins élevé au Québec, on découvre qu'il était, en fait, au 4e rang, en 2000, et qu'il était passé au premier rang en 2004.

Les raisons de ce succès et des progrès qui ont suivi sont nombreuses. Il y a eu l'instauration du réseau de garderies à 7 $ bien sûr, mais aussi des programmes de supplément de revenu plus généreux et plus ciblés. On cite également l'établissement du système de recouvrement automatique des pensions alimentaires, les efforts déployés en matière d'équité salariale, l'assurance médicament, la nouvelle allocation familiale de 1997 ou encore la récente adoption du Régime québécois d'assurance parentale.

En plus d'améliorer les conditions de vie des plus démunis, ces petites victoires remportées sur la pauvreté contribuent, entre autres choses, à améliorer la santé publique et à réduire le niveau de tension sociale dans les villes, disent les experts. Elles sortent aussi de la marginalité des populations qui peuvent servir de main-d'oeuvre aux entreprises et de contribuables aux gouvernements. Soit autant d'avancées sociales et économiques qui ne viennent pas naturellement avec la création de la richesse quoi que diront des politiciens en campagne cet automne.

* Combler le fossé en une génération, www.who.int/social_determinants/final_report

**Options politiques, septembre 2008, www.irpp.org/fr/po/index.htm

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