Civiliser les ensemencements

Dans un petit lac de ma connaissance, il y a plus de 40 ans, un pêcheur n'aimait pas ces truites qui cessaient de mordre pendant les canicules de juillet ou les vacances de la construction. Il a donc commandé une vingtaine de dorés de deux à quatre livres chez un pourvoyeur du lac des Deux-Montagnes et les a introduits dans le lac à truites, lesquelles ont engraissé rapidement les nouveaux prédateurs avant de disparaître complètement du lac pendant deux décennies.

Comme il s'agissait d'un petit lac de tête, avec peu d'apports en espèces fourrage, les dorés ont pu survivre, ce qui est rare, mais la plupart étaient rachitiques, sauf quelques très gros spécimens qui ont appris à se nourrir des petites jeunesses insouciantes qui passaient à proximité. Sur les conseils d'un regretté biologiste des Laurentides, les dorés restants ont été pêchés systématiquement puis cantonnés dans une niche écologique marginale lorsque des truites mouchetées de bonne taille ont été réintroduites dans le petit lac. En effet, plus rapides dans la capture des insectes, les mouchetées ont littéralement pillé la maigre table alimentaire des dorés, mais comme les truite ensemencées étaient de bonne taille, elles n'ont pas été mangées comme des patates frites par les dorés, comme cela aurait été le cas pour de plus petits spécimens.

La frayère de ce lac ayant été remblayée pour agrandir un terrain habité — histoire classique au Québec! — les mouchetées n'arrivaient tout de même pas à se reproduire. Et comme les eaux du lac à cet endroit sont assez peu profondes et mal oxygénées en été, faute d'alimentation en eaux de surface, les mouchetées mouraient massivement vers le milieu de l'été. Les riverains de ce petit lac se sont donc tournés vers un ensemencement de truites arc-en-ciel, une espèce de l'Ouest canadien désormais omniprésente dans les Grands Lacs et les cours d'eau de l'Est nord-américain depuis 150 ans. Ces truites étant moins exigeantes en oxygène et plus tolérantes à la chaleur que les mouchetées, elles ont fait du petit lac un excellent site de pêche, en voie de devenir une véritable école de formation, pour la relève, aux techniques halieutiques et aux exigences des écosystèmes.

Des milliers d'histoires de ce genre pourraient être racontées, illustrant à quel point les ensemencements de lacs sont nombreux, souvent utiles mais parfois nuisibles lorsque des espèces ensemencées introduisent des parasites dans un lac!

Les nouvelles directives que Québec vient de publier sur les ensemencements de lacs visent à mettre de l'ordre dans ce domaine. Mais le changement proposé ressemble à certains égards à un coup de mouchoir sur un ours, car les nouvelles règles s'appliqueront au gouvernement et à ses mandataires, obligatoirement, mais pas aux pourvoyeurs si ça ne les tente pas... En somme, une nouvelle génuflexion devant les intérêts privés, alors que c'est précisément chez certains pourvoyeurs, bien connus de la profession, qu'on observe souvent les pires excès, de véritables usines à touristes-pêcheurs, qui placent les lacs sous pression avec des ensemencements quasi hebdomadaires! Et il se trouve de ces pourvoyeurs qui, après avoir transformé de vrais lacs en étangs de pêche, demandent à Québec de leur donner des lacs appartenant à des zecs, des lacs bien protégés par des bénévoles qui ont assuré la survie de ce patrimoine public. Et n'en doutons pas, il se trouvera à Québec un complaisant pour accorder une pareille prime à l'ineptie. On dit même que ce véritable scandale serait sur le point d'être consommé. On en reparlera...

Jusqu'ici, Québec laissait les 140 pisciculteurs du Québec émettre les autorisations d'ensemencement à la condition qu'ils respectent le zonage faunique, qu'on a débuté en 1979 avec la désignation de trois grandes zones. Aujourd'hui, on compte 28 zones d'ensemencement, où les règles varient selon les exigences des écosystèmes. En règle générale, on ne permet pas l'introduction d'espèces qui ne sont pas déjà présentes dans un bassin versant. Les nouvelles directives — soit les règles que suivront les fonctionnaires dans l'octroi des permis — permettront aussi de créer des sous-bassins afin d'éviter l'introduction d'espèces étrangères dans des écosystèmes encore épargnés même dans le sud du Québec, là où l'on ensemence plus systématiquement afin de répondre à la forte demande des pêcheurs des grands centres.

Après une production record de 2200 tonnes, en 1998, l'industrie de la pisciculture produit maintenant annuellement de 1400 à 1500 tonnes de poissons, principalement des salmonidés destinés en grande majorité aux lacs, une activité d'environ 40 millions par année. Québec maintient pour sa part trois piscicultures en activité.

Désormais, Québec entend proscrire les ensemencements qui ne respecteront pas les équilibres naturels là où il s'en trouve encore, y compris en préservant notamment les lacs sans poissons, qui constituent des écosystèmes avec une faune insectivore très différente et nécessaire à d'autres espèces vivantes. Les gestionnaires de la faune entendent par ailleurs exiger des «plans de reproduction» pour tous les ensemencements de conservation, c'est-à-dire là où l'on veut rétablir ou soutenir des espèces autochtones. On exigera aussi que les géniteurs des espèces ensemencées soient suffisamment nombreux pour ne pas réduire indûment la diversité génétique de l'espèce qu'on veut protéger et que des ensemencements mal préparés pourraient au contraire fragiliser.

Mais Québec n'entend pas réduire le nombre et l'importance des ensemencements là «où l'offre est inférieure à la demande tout en assurant une relève à la pêche», c'est-à-dire dans les lacs publics et très fréquentés, là où l'on organise des festivals de pêche, etc. Enfin, les nouvelles lignes directrices privilégieront la réintroduction d'espèces autochtones, ce qui devrait réduire les ensemencement d'espèces exotiques et hybrides aux seuls cas où «l'habitat est déficient et ne peut supporter des espèces indigènes sportives».

Dans certaines régions, comme partie est de la zone 24 de la Côte-Nord, où l'on trouve les souches-mère de nos mouchetées, on interdira tout ensemencement.

L'exigence de réaliser un plan d'ensemencement s'appliquera aux réserves fauniques et aux zecs. La directive ne précise pas si ce sera le cas des associations de chasse et de pêche ou de riverains de lacs. Les plans devront correspondre au «modèle» qui sera mis au point par le secteur Faune. Mais, et c'est là la «passe» injustifiée, «un plan d'ensemencement sera également réalisé pour chaque pourvoyeur à droits exclusifs qui souhaiterait se prévaloir de cette opportunité», prévoit la directive gouvernementale. En clair, c'est comme si on disait aux agriculteurs que la confection d'un plan agro-environnemental était facultatif!

Au-delà des préceptes sur le développement durable que reprend ce document, force est de constater que Québec ne change pas grand-chose, globalement, à la situation actuelle. On fera attention dans les régions éloignées, là où il y a encore un capital biologique intéressant à préserver, mais en veillant à ne pas déranger les intérêts privés que sont les pourvoyeurs délinquants. Les bons pourvoyeurs rempliront leurs formulaires, mais pas les autres: une logique qui en dit long sur les principes de gestion au ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF)!

Au rythme où certains pourvoyeurs «scrappent» — le mot n'est pas trop fort — les lacs qu'on leur a confiés en y déversant un camion de truites arc-en-ciel par voyage d'autobus de touristes pêcheurs, c'est dans ce secteur qu'il faudrait en priorité mettre de l'ordre et pas dans les zecs et les réserves fauniques du gouvernement, où l'on applique depuis des décennies les principes de conservation. Des principes que gestionnaires de zecs et de réserves appliquent plus strictement que ce que prévoient les «plans d'affaires» — vous avez bien lu! — que prépare pour chaque région le MRNF, qui se comporte, jusque dans sa planification, comme un vulgaire vendeur de «cannes de bines». On verra sans doute d'ici quelques années ce ministère faire des ventes de feu de la faune qui n'a pas assez rapporté, comme il le fait avec des baux de villégiature pour ces lacs vierges qui ne servent à personne.

Mais doit-on se surprendre qu'un ministère à vocation économique subordonne la mission fondamentale de conservation des services fauniques d'un État à une logique de vendeurs du Temple? Il serait peut-être temps que les milieux de la faune se posent la question avant que cette faune, et pas seulement les services fauniques en région, ne devienne l'ombre d'elle-même.

Lecture: Fragiles glaciers, la disparition des archives du climat, par Mark Bowen, Éditions Buchet Chastel, Collection Écologie, 468 pages. Certes, l'auteur est un bourlingueur qui raconte avec talent ses visites des glaciers et des équipes de glaciologues sur le terrain. Mais c'est aussi un dossier fort complet sur un volet majeur des changements climatiques que propose ce livre bourré de références historiques et scientifiques de grand intérêt.

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