Grease ou Columbine?

Il ne faut pas craindre de regarder la réalité en face, mais il est tout aussi important de savoir la mettre en perspective.

Dans un texte publié dans le dernier numéro de L'Actualité sous le titre «Des phénix ou des cancres?», l'économiste Pierre Fortin s'emploie à relativiser les manchettes dramatiques sur le décrochage scolaire.

Selon les données du recensement de 2006, 12 % des Québécois âgés entre 25 et 34 ans n'ont pas de diplôme du secondaire, comparativement à 13 % aux États-Unis et à 11 % dans les autres provinces canadiennes.

Bien sûr, c'est encore trop, et il serait préférable que ce chiffre soit atteint dès l'âge de 18 ans. En matière de décrochage, on voit cependant mal ce que le Québec a à envier aux high schools américaines, dont Mario Dumont semble avoir découvert les vertus à l'occasion des tragiques événements de Montréal-Nord.

Il est vrai que les États-Unis constituent une inépuisable source d'inspiration pour le chef adéquiste. Dans sa plate-forme électorale de 2003, l'ADQ avait repris à son compte la formule des vouchers, ces «bons d'études» qui auraient permis aux parents d'envoyer leur enfant à l'école de leur choix. L'idée a été rapidement abandonnée, quand il est apparu qu'elle ne passait pas la rampe. Parions que la dernière toquade de M. Dumont sera tout aussi passagère.

Il est vrai que certaines initiatives, comme celle du Early College High School, financée par la fondation de Bill et Melinda Gates, obtiennent des résultats spectaculaires dans des quartiers particulièrement défavorisés, mais elles nécessitent des moyens trop considérables pour être étendues à l'ensemble du système.

Si le Québec a besoin de modèles pour lutter contre le décrochage, il devrait plutôt se tourner vers des pays comme la Norvège, la Finlande, l'Irlande ou encore la Corée du Sud, où moins de 10 % des 25-34 ans ne détiennent pas de diplôme du secondaire.

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Le premier ministre Charest n'allait pas manquer une aussi belle occasion de se payer la tête du chef de l'ADQ. «Pour moi, M. Dumont a dû visionner le film Grease pendant ses vacances», a-t-il ironisé.

Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, a été plus brutal: «Y a-t-il quelqu'un au Québec qui veut que les écoles québécoises ressemblent à des écoles américaines où, dans la plupart de ces écoles, il y a des détecteurs de métal?»

En 2006, le taux d'homicide au Canada était de 1,85 par 100 000 habitants, comparativement à 5,69 aux États-Unis. Il se trouve également qu'avec l'Ontario et l'Île-du-Prince-Édouard, le Québec a connu le plus faible taux de crimes avec violence parmi les provinces canadiennes.

Cela dit, la tristement célèbre école de Columbine, au Colorado, dont le drame a été immortalisé par le film de Michael Moore, n'est sans doute pas plus représentative des high schools américaines que celle de la comédie musicale mettant en vedette Olivia Newton-John et John Travolta.

Il serait absurde de faire porter aux écoles la responsabilité de la violence qui afflige la société américaine, qui est presque totalement dépourvue de filet de sécurité sociale et où les armes à feu circulent librement.

L'école québécoise, à Montréal comme ailleurs, a certainement ses défauts, mais le président de la Fédération autonome de l'enseignement, Pierre Saint-Germain, a raison de dire qu'elle ne peut pas davantage être tenue pour responsables des ventres vides, des familles dysfonctionnelles ou d'un marché du travail peu favorable à l'intégration professionnelle des communautés culturelles.

M. Dumont a fait preuve de son simplisme et de sa démagogie habituels en la pointant comme la grande responsable des événements de Montréal-Nord. La nouvelle porte-parole péquiste en matière d'éducation primaire et secondaire, Louise Harel, a été bien indulgente d'attribuer ses déclarations à une simple ignorance de la réalité de l'école secondaire en milieu défavorisé.

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Tout le monde sait que l'écrémage pratiqué par l'école privée plombe l'école publique, même si aucun parti ne veut s'engager formellement à y remédier. Il fut un temps où, à défaut de diminuer radicalement les subventions à l'école privée, comme le prévoyait le programme adopté au congrès péquiste de juin 2005, Pauline Marois proposait de l'obliger à accepter un certain nombre d'élèves moins performants. Il semble toutefois que la modernisation de la social-démocratie passe maintenant par le maintien du statu quo.

On peut difficilement exiger de l'ADQ d'être moins «lucide» que le PQ, mais ce n'est pas une raison pour aggraver le problème en encourageant le secteur public à pratiquer la même discrimination que l'école privée.

Faisant écho à un récent rapport du Conseil supérieur de l'éducation, le président de la CSQ, Réjean Parent, réclamait la semaine dernière que les écoles secondaires publiques dites à vocation particulière cessent elles aussi de s'arracher les meilleurs élèves. Il y avait 75 000 inscrits dans ces écoles en 2004-05 et le nombre est en hausse.

Selon M. Parent, les événements de Montréal-Nord témoignent des malheureuses conséquences de cet écrémage. Chose certaine, la ghettoïsation qui en résulte ne contribue en rien à améliorer les choses.

Or le programme de l'ADQ propose d'augmenter encore le nombre d'écoles secondaires publiques à vocation particulière, sans toutefois leur imposer d'obligation particulière. Quel que soit le secteur considéré, ces gens-là ont une tendance inquiétante à vouloir jouer avec le feu. À en juger par les sondages, de plus en plus d'électeurs semblent l'avoir compris.

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mdavid@ledevoir.com
8 commentaires
  • jack roy - Inscrit 28 août 2008 07 h 09

    Réponse à tout

    M.David vous qui semblez répondre à tout a quand votre candidature.
    Votre solution à vous pour régler le problème du décrochage?
    La critique n'est pas tout il faut aussi emmener des solutions concrètes.
    Osez dans la vie n'est pas un pêché.

  • Michel Chayer - Inscrit 28 août 2008 07 h 21

    Crétins au cube

    Il n'y a que les simples d'esprit, ainsi que certains médias, qui prennent au sérieux l'ADQ.

  • Paul Verreault - Inscrit 28 août 2008 08 h 54

    Cible

    Dans un reportage sur la tuerie dans une école secondaire "étatzunienne", la cible des 2 tueurs étaient justement les sportifs de l'école qui portaient l'identification de leur équipe. Bravo M. Dumont le démagogue!

  • Fernand Trudel - Inscrit 28 août 2008 09 h 25

    Tout le monde est dans le champ

    La vraie raison du décrochage est le manque d'éducation et de surveillance de la part des parents.

    Aujourd'hui, l'enfant-roi peut tout faire et a accès à tout sans rerstriction. Pourtant à tout bout de champ on voit des messages à la télé du gente<re« Cette émission requière une supervision des parents car ceci s'adresse à des adultes».

    J'ai vu des pères rire de voir leur enfant de 10 ans prendre de la bière dans leur verre. Qui a t'il de si amusant ?

    Combien d'enfants clavardent sur le net dans leur chambre sans que les parents le sachent? Et les jeunes filles qui se dévoilent complètement à la web cam...

    Kimveer Gill n,avait-il pas un site internet où il a annoncé ses gestes de violence avec ses armes pourtant enregistrées ? Qu<'on fait ses amis pour empêcher que ca se produise ? Ont-ils abdiqués leur responsabilité civile?

    Non, depuis l'avènement de la Charte à Trudeau, on a donné des droits et de libertés mais oublié de garder un peu de gros bon sens et le sens des responsabilité.

    L'éducation ce sont les parents qui la donne à leurs enfants pas l'État. Le rsdpect des autorités et de certaines valeurs aussi. Mais à foerce de tout abdiquer à l'état on se ramasse avec des gens qui ne veulent plus faire d'effort et qui quémande l'état à tout bout de champ.

    J'ai bien lu l'article et tout le monde passe à coté de la solution malheureusement. Ca doit être qu'on attend encore que les autres ou l'état décident à notre place...

  • Roland Berger - Inscrit 28 août 2008 10 h 35

    À contre-courant

    L'école secondaire publique gratuite créée dans les années 1960 était évidemment à contre-courant. On s'est arrangé pour l'oublier, mais jusque-là, à quelques exceptions près, seuls les garçons et les filles de parents catholiques à l'aise pouvaient faire des études secondaires. Le « couronnement » de la scolarité était alors le certificat de septième année (primaire). En fait, une véritable révolution. Finies les usines de formation d'avocats, de médecins et de prêtres qu'avaient été les collèges classiques.
    Finies ? Pas vraiment. Il n'a pas été long avant que les « gens bien », fils et filles de Jésuites comme on disait autrefois, ne rebâtissent leurs écoles privées et n'exigent du gouvernement qu'elles soient hautement subventionnées. Les élus, la plupart produits des collèges classiques, ont obtempéré, et l'écrémage des écoles publiques a commencé, pour s'accentuer année après année.
    Comme il y a aura de plus en plus d'hôpitaux et de cliniques médicales fréquentés par les citoyens incapables financièrement de contourner le système de santé public pour obtenir les meilleurs soins en moins de temps, les écoles secondaires publiques n'accueilleront bientôt que les ados qui ont péniblement traversé l'école primaire, que les ados déjà sur la voie de garage.
    Les écoles secondaires publiques à vocation particulière constituent un autre moyen inventé par les « gens bien » pour se donner des écoles privées entièrement subventionnées. C'est pourquoi Mario Dumont, et ceux et celles qui le suivent, en vantent les mérites. Un écrémage de l'école publique dans l'école publique. Astucieux n'est-ce pas ?
    L'école secondaire publique fut sans doute le plus beau fruit de la Révolution tranquille et du modèle québécois qu'elle a créé. Il ne faut donc pas s'étonner que, Charest en tête, les enfants de l'élite de jadis veuillent détruire jusqu'au dernier vestige de ce vaste mouvement social : l'école secondaire publique gratuite et universelle. Parions qu'ils réussiront. Seul Québec solidaire protestera, Pauline Marois n'y voyant qu'un autre feu à éteindre.
    Et dire que nos penseurs de l'éducation continent de se demander pourquoi les adolescents et adolescentes boudent la formation technique et professionnelle au secondaire et au collégial.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario