Mon beau Village, ô gué, ô gué!

Le Village compte plusieurs oasis urbains, où des éphèbes apportent à boire.
Photo: Jacques Nadeau Le Village compte plusieurs oasis urbains, où des éphèbes apportent à boire.

La récente télésérie Cover Girl, sur le crêpage de chignons d'une bande de travelos vipérins, c'est lui (et un coscénariste, Richard Blaimert). Pierre Samson est avant tout auteur de romans, dont Le messie de Bélem et Catastrophes, son dernier né, Prix des collégiens 2008. Il aime son quartier et son quartier l'aime, pour citer feu la Poune.

La rencontre a débuté au coeur du Village, dans un haut-lieu de la drague bcbg sur fond de magazines branchés et de café hors de prix: au Starbuck's.

JYG: Tu viens d'avoir 50 ans. C'est grave?

PS: Je m'attendais à pire. Passer le cap des 40 ans a été plus traumatisant.

JYG: Les gays ne jurent que par la jeunesse, la beauté, le culte du corps... et aussi Dalida, même s'ils ne l'avouent pas tous. Alors quand tu t'approches du 3 fois 18 ans...

PS: Tu rejoins la horde des sacoches. (grand rire) On est un peu condamné à être méprisé par la chair fraîche.

JYG : Ouais ben, c'est... gai.

PS : Bon, est-ce que mon but, dans la vie, c'est d'être apprécié par les jeunes? Je me garde en bonne forme, mon chum a 25 ans, il va bientôt en avoir 26, je n'aurai plus jamais le double de son âge.

JYG: C'est une façon de rester jeune que d'avoir un chum qui pourrait être... hum... ton fils? T'as pas essayé les crèmes?

PS: C'était pas prémédité. Des fois, je me pose la question.

JYG: Si je calcule bien, ton amoureux est né en 1982, l'année du premier tube de Boy George.

PS: Et moi, en 1958.

JYG: L'année où Dean Martin chantait Return to Me.

Presqu'un rififi

PS: Je suis sorti du placard assez tard, 21, 22.

JYG: C'était plus difficile à l'époque.

PS: J'ai pensé moi aussi au suicide quand j'étais adolescent.

JYG: Depuis, un bond énorme a été fait. En quelques décennies, les gays sont passés de déviants pervers et contre nature, entre autres, à candidat au poste de premier ministre du Québec. Les ados qui se suicident aujourd'hui, qu'auraient-ils fait en 1975, quand l'unique modèle avait pour nom Michel Girouard?

PS: Je me demande si les jeunes entre eux ne sont aussi cruels qu'avant. Et il y a encore de l'homophobie. Hier, rue Sainte-Catherine, j'ai croisé un gars, une petite brute qui marchait droit devant lui et qui pensait que je me tasserais pour le laisser passer. Mais je l'ai pas fait, et il m'a traité de tapette en portugais.

JYG: Ça se dit comment?

PS: Viado. Ça signifie une gazelle, une bibitte (fait un geste efféminé, exquise esquisse, réminiscence de Cover Girl?). Une insulte typiquement brésilienne. En plein Village, comme personne ne comprend, personne ne l'a relevée. Malheureusement pour lui, je parle cette langue.

JYG: Ça t'a choqué?

PS: Oui.

JYG: Pourtant, dans ces parages, tu n'es pas le plus viado.

PS: Merci. Après, je me suis fait le reproche de ne pas lui avoir foutu mon poing sur la gueule.

JYG: Tu aurais dû. Des drag queens t'auraient sûrement donné un coup de main manucurée. Titre dans le journal du lendemain: Rififi dans le Village. Parlant de poudrées outrées, dans Cover Girl, laquelle étais-tu: Véronica, Lana, Joujou ou Cherry Sundae?

PS: Je les étais toutes.

JYG: L'heure de diffusion n'était pas géniale.

PS: Non, 19h30. Le monde trouvait que c'était trop vulgaire, hard. On nous avait dit que ça passerait après les Bougon.

JYG: Trash faux seins après trash vraies bedaines.

PS: C'était l'émission la plus écoutée chez les 9 à 12 ans. Un jour, au gym, un prof m'a demandé de changer l'heure de diffusion, me disant que ç'avait pas d'allure, que ses élèves s'appelaient entre eux la grosse criss, la tabarnac. Mais moi je n'y pouvais rien.

JYG: Tu as peut-être formé une génération de futures drag queens?

PS: Ou une gang de bitches. Je trouve ça très sain. Cover Girl, c'était des personnages de bandes dessinées avec un langage ordurier.

JYG: Tu te considères comme un auteur gay?

PS: Non. J'aime pas le mot gay, je m'en sers parce tout le monde l'emploie. Je préfère homosexuel.

JYG: On dirait un terme médical.

PS: C'est pour ça que le monde dit gay, parce que c'est une façon très puritaine de désigner quelque chose sans la nommer. Quand tu dis gay, oh! le sexe n'est pas mentionné.

JYG: C'est vrai que dans homosexuel, il y a sexe.

PS: Je suis convaincu que quelque part il y a quelque chose d'offensant dans le mot sexe. Gay est une appellation asexuée.

JYG: En effet, gay, ce n'est pas menaçant, ça fait joyeux, party...

PS: Wooouuuuh! (fait-il, baguettes en l'air). Gay, ça fait un peu folle, toujours de bonne humeur, tu peux les frapper, c'est pas grave. (rire)

JYG: Donc, tu te dis auteur homosexuel?

PS: Forcément, c'est ma situation. Mais je n'écris pas dans un courant de littérature homosexuelle. Ça ne m'intéresse pas. Et j'ai toujours détesté que les libraires mettent mes livres dans la section gay et lesbienne. Comme ça ils sont sûrs qu'un hétéro ne lira jamais du Pierre Samson ou du Nicole Brassard. Certains titres de Michel Tremblay se retrouvent dans cette section, les autres dans littérature québécoise. Faut vraiment prendre le monde pour du bétail.

Village=ghetto

PS: Ça dépend dans quel sens on le prend.

JYG: Ghetto: «Lieu où une communauté vit, séparée du reste de la population.»

PS: Le Village, c'est sûr que c'est un endroit consensuel. Tu entres ici et tu te sens chez toi, même si tu n'y vis pas. Plus un oasis qu'un ghetto, il me semble. Une mentalité différente. Peut-être que les gais sont moins dans la possession d'une personne — c'est MON mari, MA femme. Pendant les feux d'artifice, quand les hétéros passent dans le Village, je vois les filles se coller sur leur chum: il est à moi.

JYG : Comme s'il allait sauter dans le premier sauna.

PS : Comme s'il allait être converti par un virus quelconque. Je crois que les gays sont plus ouverts, deux hommes qui aiment draguer un peu, qui n'aiment pas sentir qu'ils sont la propriété de quelqu'un même s'ils sont avec quelqu'un. Mon chum et moi, quand on voit deux gars qui se tiennent par la main dans le Village, on rit d'eux.

JYG : Que tu es gentil. Un vrai Cherry Sundae. J'imagine que le mariage gay, c'est pas ta tasse de thé?

PS : Le mariage? Ce mot me fait vomir. C'est une abomination, une institution conservatrice, rétrograde, c'est se joindre à l'ennemi. Et tout à coup, parce qu'une poignée d'homos se désolidarisent d'une population exclue pour pouvoir imiter les codes du conformisme, je devrais être pour?

JYG: Tu es quand même d'accord pour que les gays possèdent les mêmes droits?

PS: Bien sûr. Je me souviens de l'époque du sida, quand les gars ne pouvaient pas entrer dans la chambre d'hôpital de leur chum. Épouvantable. Maintenant, dans notre pays, les droits sont devenus des privilèges et les privilèges des droits. Manger à sa faim, avoir un toit, ça devrait être un droit, c'est devenu un privilège. Alors qu'avoir un permis de conduire, se marier, voter, qui sont des privilèges, sont devenus des droits. Pas besoin de ça pour vivre.

Nous partons en promenade. Piétonnière tout l'été, la rue Sainte-Catherine est envahie par une foule pas banale, fabuleusement hétéroclite. Un spectacle amusant, décoiffant et réconfortant, digne d'une vieille pub de Benetton: toutes couleurs unies. Cela va de la grande folle qui arpente le macadam comme Kate Moss une passerelle au petit poupon qui babille dans sa poussette. «Au début, dit Pierre, j'étais pas sûr du concept. L'an dernier, avec leurs palmiers, ils se sont plantés. Mais cette année, je dois reconnaître que c'est une réussite.» On croise l'un des multiples saunas du quartier, l'Oasis.

JYG : Tiens, tiens. Tu ne disais pas que, pour toi, le Village, c'est plus l'oasis qu'un ghetto? C'est vêtu d'un nuage de vapeur que tu as séduit ton copain?

PS : Non. Pendant la fierté gay, le 1er août, il y a quatre ans.

JYG : Tu participes au défilé?

PS : Es-tu malade? J'ai l'air d'une majorette? Moi, les défilés, j'en suis témoin accidentellement. Je crois que le défilé était plus le fun quand il y avait une lutte en toile de fond. Maintenant, c'est quoi, la bataille? Être aussi plates que les hétéros? Quand on me force la main pour que j'exprime ma fierté, je réplique tout le temps «Oui, je suis fier d'être homo parce que j'ai étudié et travaillé si fort pour le devenir». Une fois sur deux, l'interlocuteur me prend au sérieux. Si je devais choisir, je préférerais le courage à la fierté artificielle, la liberté à la tolérance méprisante.

JYG: Bien envoyé.

PS: Voici notre nouvelle librairie, Ménage à trois. Ce sont des anciens du Renaud-Bray du Village qui l'ont ouverte.

JYG : Viens, on entre pour vérifier s'ils ont tes romans.

PS : J'essaie de ne pas faire ça, ça me choque et ça déprime. Qu'est-ce que je peux faire? Aller voir le vendeur, «Heille! vous avez pas mes livres?»

JYG : Fais pas ta Véronica.

Dans la librairie, par bonheur, Pierre tombe vite sur l'une de ses oeuvres, Le messie de Belém. En couverture, une main d'homme est posée sur la tête bouclée d'un ado terrorisé — détail dramatique de la fameuse toile du Caravage Le sacrifice d'Isaac.

PS : (jamais content) Comment ça? Je suis en solde!

JYG : 12,95 $, taxes en sus, et un rabais de 10 %.

PS : (sur le ton d'un vendeur de barbe à papa) Prenez-en deux!

JYG : Oh boy... Tu es coincé entre Le temple, de Stephen Spender (gratifié de la photo d'un éphèbe croqué en pleine nature dans un slip mouillé), et Saccage, d'Éric Jourdan (nanti d'un postérieur masculin vachement bombé, précieusement déposé sur des draps immaculés). Des pages couvertures qui fessent. C'est de la compète, ça, mon Pierre.

Nous arrivons à l'angle de la rue Papineau, là où la Sainte-Catherine cesse d'appartenir aux piétons. C'est ici que s'élève le bar Stud, dont la terrasse a fait couler beaucoup d'encre et de fiel l'été dernier, quand une Longueuilloise n'a pas pu se faire servir. Ce fait divers insignifiant porté devant la Commission des droits de la personne a provoqué une énième montée de lait chez Nathalie Petrowski, qui a associé dans son délire les serveurs du Stud aux intégristes iraniens.

JYG: Pis?

PS: Bof. Depuis quand l'accès à un assommoir est un droit fondamental? S'imposer là où l'on n'est pas désiré(e) juste pour... quoi? Faire sa marque? Marquer des points? C'est quoi, la course? C'est un bar d'hommes homos, viarge! Bref, je penche du côté de Julius Grey: les minorités ont droit d'exception. Remarque, les femmes composent la majorité, ou à peu près. Alors disons que les communautés historiquement exclues ou désavantagées bénéficient du p'tit extra.

JYG: Et la fille du Stud?

PS: Je la trouve un peu tarte: c'est pas comme si les homos de Montréal sapaient l'effort d'émancipation des femmes en lui interdisant de caler une bière. Il y a des batailles plus urgentes, non?

***

- Le festival Divers/Cité se poursuit jusqu'au 3 août.

- La Fierté gaie, du 14 au jour du fameux défilé, le 17 août.

***

Collaborateur du Devoir

jyg90@hotmail.com
 
2 commentaires
  • Stéphane Laporte - Abonné 1 août 2008 16 h 24

    bof

    Assez cliché, tout ça en fait,
    je suis un gars, je suis marié à mon conjoint et j'aime le mot gai,
    moi,
    et à 43 ans, je me vois mal avec un gars de 25! Intellectuellement c'est pas fort,
    et j'aime bien les sections gai dans les librairies et au club vidéo,
    mais ici ce qu'on voit c'est comme d'habitude les gais se méprise eux même!
    vraiment pathétiquement ce qu'il nous dit ce type.

  • Dominique Châteauvert - Inscrite 1 août 2008 19 h 12

    Se joindre à l'ennemi

    "... c'est se joindre à l'ennemi"
    Si je comprends bien, l'ennemi c'est une famille dont le père et la mère se sont engagés dans une entreprise de collaboration loyale et mutuelle, mettant en commun toutes les formes de leurs énergies amoureuses, pour leur propre profit et celui de ceux qui les entourent.

    Si c'est bien de cela qu'il s'agit, alors me voici! moi, l'"ennemie" de M.Samson depuis 48 ans.

    J'ai passé ma vie dans l'amour de la différence: un mari, 5 enfants, 12 frères et soeurs, 19 personnalités et caractères différents; le rire, la musique, le respect harmonisaient le tout.
    Un peu de respect M. Samson, s'il vous plait, pour la différence des autres.