De Kiev à Québec

Quel est le seul artiste qui est monté sur scène en brandissant un drapeau québécois depuis le début de ces fêtes du 400e anniversaire de Québec?

Non, ce n'est pas Gilles Vigneault, ni Loco Locass, ni un chanteur de Mes Aïeux. C'est tout simplement Paul McCartney. Dimanche dernier, l'ancien Beatle a traversé la scène en brandissant un énorme drapeau du Québec avant de crier: «Québec, je t'aime!» Si la photo n'a pas fait la une de la presse, c'est probablement à cause de l'heure de tombée, l'événement s'étant produit en rappel à la toute fin du spectacle.

En venant chanter sur les plaines d'Abraham, Paul McCartney aura posé un geste symbolique tel qu'aucun artiste ni aucun responsable politique n'en a posé depuis le début de ces célébrations, dont chaque détail semble réglé par un traité de non-prolifération nucléaire signé à l'époque de la guerre froide. Alors que les Fêtes du 400e anniversaire de Québec ont systématiquement fait disparaître le fleurdelisée, il fallait probablement s'appeler McCartney pour mettre la diplomatie canadienne de côté et le brandir à bout de bras, renvoyant à leurs livres d'histoire tous ceux qui prétendent, comme le premier ministre Stephen Harper, que l'arrivée de Champlain en 1608 marque la «fondation de l'État canadien».

Sir Paul n'est pas un ignare. Il faut en déduire qu'il a instinctivement compris, lui, que cet anniversaire était moins celui du Canada que celui du Québec et de l'Amérique française. D'ailleurs, chacun est en mesure de constater que le 400e anniversaire de Québec a été plus fêté à Paris, Lyon et Bordeaux, où l'on n'a pas craint de hisser partout le drapeau québécois, qu'à Toronto, Edmonton et Winnipeg, où l'on attend encore qu'il se passe quelque chose.

Sir McCartney, qui donnera bientôt un concert en Israël, n'est pas un analphabète en politique. Il savait que la politesse élémentaire exigeait qu'il salue la population qui l'avait invité et qu'il communie à sa ferveur. C'est ce qu'il avait fait à Kiev, capitale de l'Ukraine, un mois plus tôt, où il avait donné un concert appelé «concert de l'indépendance» organisé sur la place du même nom, haut lieu de la révolution orange de 2004.

Le concert de Québec fut une réplique presque à l'identique de celui de Kiev, la pluie en moins. Dans la capitale ukrainienne, au moment du rappel, McCartney était revenu sur scène avec un drapeau ukrainien. Il n'avait pas craint de s'associer au sentiment patriotique de cette jeune république née en 1991 après des années de domination soviétique et encore menacée par son influent voisin russe.

Sur les plaines d'Abraham, McCartney a fait sensiblement la même chose. Il a même revêtu une veste aux couleurs du Québec pour chanter Yesterday. Il n'est certes pas question de peindre l'ancien Beatle en nationaliste québécois. Notons simplement que, entre les drapeaux canadien et québécois, Paul McCartney a très bien compris lequel exprimait le mieux le sens de la fête.

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Pendant qu'on y est, allons-y d'une seconde devinette. Qui a écrit la lettre la plus élogieuse à l'égard de Paul McCartney? Je crois que c'est le peintre et sculpteur Luc Archambault, celui-là même dont le texte s'était transformé en pétition quelques jours avant la venue du chanteur et qui a été descendu en flèche sur la place publique sans même qu'on l'entende et qu'on prenne la peine de le citer.

Je sais que les blogues, où chacun s'amuse à tirer plus vite que son ombre, sont en train de faire perdre à certains l'habitude de lire des articles de plus de deux paragraphes. Mais avant d'exécuter Archambault, qu'on se donne au moins la peine de lire en entier sa longue lettre, un peu brouillonne mais très respectueuse, adressée à Paul McCartney. Rappelons au passage que McCartney et Archambault sont tous deux peintres, le premier ayant notamment exposé en Allemagne et en Grande-Bretagne.

«Les Beatles étaient, et vous-même êtes encore, des artistes d'une classe à part, écrit Archambault. Vous avez marqué et transfiguré le XXe siècle partout en Occident, voire partout dans le monde. Chaque nation a su développer, avec vous et avec vos chansons, un attachement singulier [...] et su enrichir sa culture. Le Québec ne fait pas exception.»

Que demande cette lettre où il n'est jamais question de s'opposer à la venue de l'artiste ni de le dénoncer en tant que Britannique? Après un rappel historique, Archambault déplore que ces Fêtes du 400e anniversaire de Québec réservent la portion congrue à la chanson québécoise en français. Il se désole notamment que les organisateurs n'aient pas jugé bon de rendre hommage à Félix Leclerc, le poète de l'île d'Orléans, vu l'imminence du 20e anniversaire de sa mort.

Et l'artiste de conclure: «J'ai fait un rêve... J'ai rêvé que vous invitiez sur la tribune Gilles Vigneault pour qu'il nous chante en français l'une de vos chansons traduite par ce grand poète. Vous répliquiez en chantant en français l'une des siennes. Puis, [...] vous entonniez avec lui, en duo et en français, son hymne réputé intitulé Les Gens de mon pays.»

Vigneault qui chante McCartney! On a déjà vu mieux comme exemple de nationalisme frileux et de mentalité d'assiégé. Au fond, Luc Archambault demandait simplement à Paul McCartney de faire ce que Jessye Norman avait fait à Paris en 1989. Au moment du bicentenaire de la Révolution française, la grande interprète noire américaine avait entonné La Marseillaise a cappella sur la place de la Concorde, drapée dans le drapeau tricolore.

Paul McCartney n'a pas chanté Les Gens de mon pays avec Vigneault. Mais comme Jessye Norman, il s'est drapé dans le drapeau national. Au fond, l'ancien Beatle n'aura pas été très loin de faire ce que Luc Archambault suggérait. Il aura prouvé qu'on n'avait pas tort de lui demander de respecter les Québécois. Et c'est ce qu'il a fait avec une intelligence et une finesse toutes britanniques.

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crioux@ledevoir.com

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