Vos placements: Le temps des récompenses

Des erreurs de 34 milliards de dollars, peut-être plus, en deux ans à peine. Aucune entreprise canadienne n'aurait pu survivre à de tels sévices sauf BCE. Avec ses quelque cinq milliards de fonds autogénérés par année, avec sa très grande richesse engendrée entre 1996 et le début de 2000 alors que le cours de son action est passé de 20 $ à près de 200 $, BCE a résisté.

Certes, il y a eu cette perte récente et amplement couverte par les journaux de huit milliards de dollars qui résultera de la triste fin de Téléglobe. Mais, il y a eu celle passée sous silence, mais encore plus gigantesque, de près de 26 milliards de dollars résultant de la distribution à ses actionnaires en mai 2000 de quelque 400 millions d'actions de Nortel que BCE détenait dans son portefeuille de placement.


Bien sûr, la direction de BCE aura eu cette lucidité de protéger les quelque soixante millions d'actions de Nortel restantes (celles non distribuées aux actionnaires) dans son portefeuille en les vendant à découvert à près de 90 $ la pièce. Position de contreparties qui, avec la descente en enfer des actions de Nortel, s'est soldée par un gain de près de cinq milliards de dollars pour BCE. Un coup de maître maintes fois souligné par les analystes financiers et les journaux financiers.


Un gain pourtant bien pâle par rapport à celui qu'aurait pu réaliser BCE en vendant ses quelque 400 millions d'actions de Nortel au marché alors que leur cours oscillait entre 90 $ et 120 $. Je ne peux m'empêcher de penser à ce gain de quelque 40 milliards de dollars qu'aurait alors encaissé BCE. Certes, l'entreprise aurait dû payer les impôts sur ce gain. Même là, une fois le fisc assouvi, un joli magot de 26 milliards de dollars serait venu garnir l'encaisse de la compagnie. Autant d'argent qui aurait permis de réduire de moitié la dette de BCE en plus d'assurer à ses actionnaires des hausses de dividende supérieures à l'inflation pendant de nombreuses années. Non, je ne peux pas m'empêcher de penser à ce qu'aurait été BCE dans un tel cas. Sûrement que le cours de l'action ne serait pas là où il est présentement.





Les motifs


Quels ont été les motifs ayant incité la direction à laisser un tel magot sur la table? Probablement des motifs d'ordre fiscal, en premier lieu. Car en distribuant les actions de Nortel à ses actionnaires, BCE a évité l'effet de double imposition, soit l'impôt qu'aurait payé l'entreprise sur le gain réalisé et celui qu'auraient payé ses actionnaires en recevant ledit produit sous forme de dividende spécial.


Puis il y a eu probablement cette crainte d'une prise de contrôle hostile. Car, avec 26 milliards de dollars dans l'encaisse, BCE devenait une proie facile pour un investisseur tel que Gerald Shwartz d'Onex Corporation. Des motifs qui, finalement, n'ont guère servi vos actionnaires, monsieur Sabia.


Aussi est-il temps, monsieur Sabia, à titre de nouveau président de BCE, d'enrayer ce pessimisme entourant votre entreprise et vos actionnaires. Et, vous aurez peut-être une belle occasion de le faire en juillet prochain. C'est en effet en juillet prochain que SBC Communications demandera probablement à BCE de lui racheter sa participation de 20 % dans Bell Canada, le joyau de BCE. Une éventualité presque certaine alors que vous-même, monsieur Sabia, avez constaté lors de la divulgation des résultats du premier trimestre le peu de synergie ayant résulté de cette alliance avec ce géant américain. Autre fait certifiant cette éventualité: le remplacement récent de l'envoyé spécial de SBC Communications, Jon Klug, par David McLennan, l'ancien président de Bell ExpressVu, au poste de directeur des finances de BCE.


Or le rachat forcé de la participation de SBC Communications dans Bell Canada qu'appréhendent les experts de Bay Street pourrait bien s'avérer l'occasion de regagner la confiance de vos actionnaires. Car parmi les avenues à considérer pour financer un tel rachat (au coût approximatif de six milliards de dollars), il y aura celle de rendre Bell Canada une société ouverte. Ou encore de créer une société de redevances (si populaire par les temps qui courent) qui achètera alors ladite participation de 20 % dans Bell Canada. Dans les deux cas, la priorité devrait être accordée aux quelque 500 000 actionnaires restés fidèles à BCE afin qu'ils puissent être les premiers à pouvoir acheter les titres qu'émettra Bell Canada, actions ou unités de fiducie de redevances. Un peu comme veut le faire Hydro One en émettant d'abord ses titres aux Ontariens ou comme l'a fait le gouvernement manitobain en privatisant Manitoba Telecom (les titres furent d'abord émis aux Manitobains).


Et comme dans ce dernier cas, Bell Canada pourrait émettre des reçus à paiements différés qui permettent à leur détenteur d'acheter les actions ou unités de fiducie (à être émis ultimement par Bell Canada) en deux ou trois paiements échelonnés sur une ou deux années tout en leur accordant le plein droit aux dividendes ou distributions versés. Les actionnaires actuels de BCE pourraient se procurer en priorité les reçus à paiements différés et, ce faisant, pourrait s'assurer un rendement pour la première année d'au moins 8 % du capital investi. Voilà une proposition qui apporterait à la fois des capitaux frais à BCE et enrayerait ce pessimisme affligeant les actionnaires de votre holding, monsieur Sabia.