Télévision: Bienvenue à bord

Rentrée des classes chez Radio-Canada en fin de semaine. Sur l'air de so-so-so-solidarité, les têtes d'affiche remontaient à bord en évoquant les longues semaines de débrayage. «Mais où étais-tu donc?», s'amusait Michel Bergeron pendant la Soirée du Hockey. «Sur les lignes de piquetage», de répondre Jean Pagé, comme tous ceux et celles que Michaëlle Jean appelait dignement ses «camarades de travail» lors du Téléjournal.

Il était à peu près temps. Bon gré mal gré, il a fallu se faire à l'idée qu'on ait muselé Radio-Canada. Pour la radio, vous avez déjà chanté un peu partout que la publicité, omniprésente aux autres postes, vous agressait souverainement. Pour la télé, on assistait distraitement à la métamorphose de la SRC en un genre de chaîne dépersonnalisée où l'on déverse des contenus jusqu'à ras bord, sans souci de cohérence du moment que la grille est pleine.


C'est ainsi que l'autre soir je suis tombé sur de charmants petits documents de la BBC qui remplissaient un trou. Cela s'appelait Premiers pas et le trou à combler était suffisamment grand pour que j'apprenne, en vrac, que bébé hippocampe se révèle un véritable aspirateur à plancton alors que bébé tortue est confronté à une course à obstacles dès ses premières heures de vie. Une plage à traverser, des oiseaux de proie qui guettent, des crabes qui bloquent l'accès à la mer. Du drame, de l'émotion. Rien de tel que les documentaires animaliers pour boucher un trou, même s'ils sont brusquement abrégés par l'arrivée d'un bulletin de nouvelles qui ne dit pas grand-chose de plus.


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En fait, j'étais tellement résigné à subir ce babillard télévisuel agrémenté çà et là de sourires commandités que j'ai forcé la note, ces dernières semaines, histoire d'y habituer mes yeux et mes oreilles. En clair, j'ai regardé le Canal Vox.


Parlez-moi d'un service public sur lequel Radio-Canada, s'il lui vient l'envie de se défaire de son encombrante main-d'oeuvre, devrait prendre modèle. On y diffuse des messages d'intérêt public, des offres d'emploi et — voyez jusqu'où peut aller la notion d'utilitaire — des prises de vue en direct des grands axes routiers métropolitains. Comme c'est rassurant de savoir qu'à une heure du matin, le trafic est fluide sur le Métropolitain. Si c'est encore trop pour vous, on vous passe le message d'un organisme qui a pour nom Phobie Zéro. Moi j'appelle ça du service.


Quant aux émissions proprement dites du Canal Vox, il faut là aussi savoir s'en remettre au hasard des trous à boucher. Il y a bien dans le lot quelques locomotives, des émissions-vedettes qui reviennent à date fixe. Pensez à l'inestimable Rendez-vous avecÉ qu'anime Pierre Marcotte, une émission où s'épanchent une heure durant tout ce que les médias produisent de personnages publics. Ou bien le magazine culturel avec Serge Laprade: une formule gagnante, si l'on en juge par les perles qu'elle produit. Laprade a beau être fin-fin-fin, l'autre jour il a failli encourir la colère de Paul Buissonneau qui lui a lancé, en se pompant à s'en péter les veines: «Mais pour qui me prend-il, çui-là?» Il n'y a qu'en séries éliminatoires qu'on voit patiner comme le fit Serge Laprade jusqu'à la fin de l'entrevue.


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Mais la perle, la vraie, qui donnera le ton à mon été qui s'en vient s'appelle Bienvenue à bord. Le seul hic, c'est que même si je voulais vous donner l'horaire, ce serait impossible: l'émission existe bel et bien, mais elle revient aléatoirement et n'est pas listée sur la grille de la chaîne. On l'attrape au passage, quitte à ce que ce soit exactement la même livraison en reprise à deux semaines d'intervalle. C'est peut-être mieux ainsi.


Bienvenue à bord ouvre nos yeux innocents sur un univers méconnu qui montre à quel point les classes moyennes occidentales savent interpréter le rêve américain, en dépit des absurdités engendrées par la commercialisation de telles pratiques. Je parle ici du phénomène des plaisanciers qui, à l'instar des grands de ce monde, monarques et autres Onassis de la planète, veulent goûter au luxe de se prélasser sur le pont d'un yacht privé. Chacun sa place au soleil, fût-elle à crédit.


Ces marins d'eau douce ne s'embarrassent pas du romantisme de la marine à voile: leurs embarcations s'apparentent à des éléphants de mer qui font le bonheur des grandes compagnies pétrolières. «Le vent est notre pire ennemi», révélait la propriétaire d'un de ces bateaux conçus pour rester à quai. «Un vrai chalet flottant, enchaînait-elle; et puis, tu peux changer de place si t'aimes pas tes voisins.» Comme c'est pratique.


L'animatrice, le chroniqueur, les invités, tout le monde est habillé en bleu marine et s'enthousiasme de savoir que telle marina est à l'abri des vagues: «Le verre de vin bouge pas sur la table!» C'est que, comme le disait un agent d'assurances à la fois commanditaire et invité de l'émission: «C'est "toutte" des bons vivants dans le domaine du bateau.»


Vous étiez tapi dans une grotte nauséabonde, ou bien confiné au fin fond d'une rizière boueuse? Voyez ce que l'Occident veut vous offrir. Comprenez mieux les merveilles qui se cachent derrière le sourire idiot du président Bush. «En plus, on a d'la glace!», de rajouter la plaisancière.


Bienvenue à bord, disions-nous.