L'héritage du carcajou

Richard Desjardins
Photo: Jacques Grenier Richard Desjardins

Cette semaine, l'Association d'études canadiennes livrait les résultats d'un de ces sondages qui éclairent le chauvinisme de chaque camp interrogé. À la solennelle question «Qui a fondé le Canada?», 67 % des francophones rétorquaient: "Les Français". De leur côté, 57 % des anglophones attribuaient cet honneur aux Britanniques. Par contre, les allophones, élevés à l'écart des deux langues officielles, avec cette sagesse née du recul, donnaient à 61 % ce crédit aux autochtones.

Seuls ceux qui n'étaient pas issus de la double souche conquérante accordaient aux Premières Nations l'honneur d'avoir procuré ses assises au pays.

Balayés de la Grande Histoire par leurs conquérants, les Amérindiens et les Inuits. Pour eux, le 400e anniversaire de Québec doit relever, c'est certain, de la blague sinistre. Et à l'heure où s'accordent les violons de la Saint-Jean, ont-ils vraiment envie de grimper dans le char allégorique du petit frisé? À peu près exclus de la fête québécoise, ceux qui accueillirent nos ancêtres sur les rives du Saint-Laurent, en leur servant des décoctions de cèdre, de bouleau ou d'épinette pour guérir leur scorbut.

Mardi dernier, au festival Présence autochtone, je me suis rendue au Café Vamos, sur l'avenue du Parc, écouter trois jeunes gens: un Abénakis, une Innue et une Algonquine qui charmaient le public avec des contes coquins.

À leur répertoire: des légendes un peu égrillardes, où le carcajou rusé tenait souvent la vedette. Ces histoires rescapées d'une mythologie ancienne, au bord du gouffre, leur avaient été transmises sans doute par une grand-mère ou un vieil oncle chasseur, puis adaptés parfois au décor des villes modernes. C'était délicieux à entendre, émouvant aussi. À cause de cette chaîne de transmission orale tranchée par tant de politiques d'assimilation depuis l'arrivée des Occidentaux. Que des jeunes Amérindiens tirent passionnément des cendres contes et coutumes encore vivaces, cela est un signe d'espoir. Sans fondement culturel solide, les peuples ne peuvent bâtir que sur du sable.

Bien des films présentés à Présence autochtone abordent cette quête des racines mariée au désir de monter dans le train de la modernité. Avec, au milieu, des errances, des chutes, des suicides et tant de violences désespérée. Sans compter les îlots de criminalité dure...

Par ici la bouteille et les lignes de coke!

Mais comment reprocher leur malheur à ceux qui cherchent à se définir en tâtonnant...

Colonisés, les Québécois? Oui, mais on trouve toujours plus asservi que soi...

Avant d'être journaliste, j'ai travaillé au Conseil Attikamek-Montagnais, un organisme aujourd'hui dissous, qui m'a valu bien des incursions dans les réserves éloignées, de La Romaine à Saint-Augustin, de Manouan à Weymontachie. Les années précédant la crise d'Oka, la condition des autochtones semblait particulièrement sombre. Comme un trou noir où s'engloutissait un passé méprisé, où l'avenir flottait en des limbes d'angoisse. Je me rappelle ce couple de vieux Montagnais à Betsiamites, coupés de leur passé de chasseurs, rivés le jour durant devant la télé, sans pourtant saisir un traître mot de français. Abrutis par une culture dominante, incapables d'en tirer le moindre profit. Une pitié!

Les barricades des Mohawks devaient à tout le moins réapprendre à bien des autochtones le sens du mot «fierté»...

Entre un avenir embrouillé et un passé piétiné, du moins avaient-ils conservé leur langue, mes collègues du temps. Là-bas, une amie Attikamek me racontait sa petite enfance sous une tente auprès de parents nomades. Un beau jour, des mains étrangères l'agrippèrent dans sa forêt pour l'expédier à Pointe-Bleue dans un de ces fameux pensionnats d'État, où les religieuses lui interdisaient de communiquer dans sa langue et menaient aux enfants des bois la vie dure. Des récits similaires, on en entendait partout.

L'automne dernier, quand Richard Desjardins a lancé au Festival de Rouyn-Noranda son film Le Peuple invisible, plusieurs chefs algonquins vinrent témoigner devant nous des sévices subis dans ces fameux pensionnats. Il fallait entendre ces hommes de 50 ou 60 ans sangloter comme des enfants. Tous avaient été violés et battus par les religieux. Tous étaient marqués à jamais.

Alors, les excuses récentes du gouvernement Harper... Sans programme de dédommagement au bout, sans aides accrues. Allons donc! C'est aux autochtones de fixer leurs règles, mais ils ont des besoins énormes d'assistance financière pour des programmes adaptés aux combats contre la toxicomanie, contre la violence familiale, besoin aussi de soutien pour leurs itinérants en zones urbaines. L'éducation et l'enseignement de l'histoire des premiers peuples est le nerf de la guerre pour eux. D'abord retrouver leur identité...

Les politiques d'assimilation à l'école ne datent pas d'hier. Les autochtones ont mené une longue et farouche résistance, mais la rébellion, ça use, et le XXe siècle a vraiment bouleversé leur mode de vie..

«Il n'a jamais été possible à un seul Sauvage de se faire à la manière de vivre des Français, déplorait au XVIIIe siècle l'historien jésuite Pierre-François-Xavier de Charlevoix. On prit de leurs enfants au maillot, on les éleva avec beaucoup de soin: on n'omit rien pour leur ôter la connaissance de ce qui se passait chez leurs parents; toutes ces précautions furent inutiles, la force du sang l'emporta sur l'éducation; dès qu'ils se virent en liberté, ils mirent leurs habits en pièces et allèrent au travers des bois chercher leurs compatriotes, dont la vie leur paraissait plus agréable que celle qu'ils avaient menée chez les Français... » C'est beau, la sédition...

On s'étonne que cet ethnocide concerté ne les ait pas rayés complètement de la carte... Car la culture des vrais peuples fondateurs renaît aujourd'hui bel et bien, faut pas croire. Rappeurs, chanteurs, peintres, cinéastes, etc., envahissent l'espace public. Debout, retrouvant leurs outils de création, futurs champions de l'écologie, mais certains encore bien amochés...

Parfois, à l'angle de l'avenue du Parc, je parle avec les Inuits qui mendient leur bouteille sur le trottoir. Ils gémissent: «Le temps se réchauffe trop. On s'ennuie de nos glaces.» Je leur donne un peu de sous. Ils semblent échoués comme des phoques privés d'eau. Je me dis que demain est un autre jour, que le mépris a fait son temps. Les jeunes poussent. Leurs chants résonnent et sont si beaux à écouter...

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otremblay@ledevoir.com
6 commentaires
  • Lapirog - Abonné 21 juin 2008 06 h 46

    On feint d'oublier que ce vaste continent était habité avant l'arrivée des Européens...

    par des peuples beaucoup plus civilisés que l'histoire officielle nous l'enseigne hypocritement.Un des seuls personnages politiques a vraiment s'intéresser à leur triste sort fut selon mes souvenirs, René Lévesque et ce bien avant que le sujet soit à l'ordre du jour.Lors d'une visite à Rouyn-Noranda dans les années 70, il s'étonnait que dans notre région à forte présence autochtone, il ne fut pas question au cours du meeting,de cette importante problématique. Heureusement,on sent maintenant que dans notre région, grâce a des documentaires comme ceux de Desjardins-Monderie, des articles percutants comme le vôtre et le formidable travail du centre d'amitié autochtone de Val-d'Or les autres occupants du territoire commencent à réaliser tout le mal fait aux premiers occupants de ce vaste continent et un début de volonté de changement de mentalité.

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 21 juin 2008 10 h 14

    L'inconscience des colonisateurs

    Ils se croyaient vraiment supérieurs, ces colonisateurs venus de France. Ils étaient surpris que ces petits Sauvages, comme ils les appelaient, soient si pressés d'enlever les «dignes vêtements», le «beau langage» et les «bonnes manières» dont ils leur avaient fait si généreusement cadeau. Et, ô scandale !, « dès qu'ils se virent en liberté, ils mirent leurs habits en pièces et allèrent au travers des bois chercher leurs compatriotes, dont la vie leur paraissait plus agréable que celle qu'ils avaient menée chez les Français... » Voilà ce que déplorait un historien jésuite au XVIIIe siècle cité par Odile Tremblay. Mais le véritable scandale, je l'ai entendu moi-même après les barricades d'Oka : un sulpicien qui se disait «historien de Montréal» osait encore raconter à un groupe de visiteurs martiniquais qu'une organisation d'aînés québécois avait invités chez nous, que ces «maudits sauvages» n'avaient qu'à cultiver leurs terres gentiment prêtées par les possédants, sulpiciens en l'occurrence, plutôt que de s'en aller dans les bois courir après les lièvres (sic). Vous dire la fureur qui s'est emparée de moi et qui a fait complètement dévier la communication que je devais faire le lendemain aux mêmes Martiniquais.

    Dans les siècles passés, on peut comprendre que ces soi-disant historiens étaient en fait de fieffés ignorants inconscients de la valeur de la différence. Mais encore vers la fin du vingtième siècle, le terme de génocide culturel devient approprié pour qualifier ce qui s'est passé et se passe toujours chez nous comme en Amérique latine. Et ce qui me désolait au plus haut point autour de la crise d'Oka, c'était d'entendre dans la bouche de gens que j'estimais, des proches parents même, ces rigolades et jeux de mots sur les termes amérindiens, comme «Kanawake» par exemple. Il faut cependant reconnaître que les conquérants portugais, anglais et espagnols n'ont pas été tellement plus respectueux ailleurs dans le monde. La conscience de la valeur de l'autre n'était pas, et n'est toujours pas très répandue. C'est une denrée rare qu'il faut savourer quand on la rencontre, comme chez Richard Desjardins et Odile Tremblay à qui je rends hommage.

  • Roland Berger - Inscrit 21 juin 2008 18 h 18

    Comme

    Comme les Européens ont organisé l'extinction des amérindiens, les Européens de langue et culture anglaises ont organisé l'extinction de ceux d'entre eux venus comme eux d'Europe, comme les Américains organisent l'extinction économique et culturel des Canadians, comme... Au plus fort la poche...
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Marc A. Vallée - Inscrit 21 juin 2008 22 h 22

    À plus tard

    Madame,

    Vous m'avez beaucoup ému avec votre texte. C'est une chose d'être né à Schefferville. C'en est une autre de rencontrer des Autochtones dans son quotidien d'Ottawa. Je pars pour un voyage de pêche, quelque part au Québec. Au retour, j'ai beaucoup à partager sur les relations avec l'Autre. J'ai dans mes bagages des livres de colonisateurs belges en Afrique. Ça nous ressemble terriblement.

  • André Lachapelle - Abonné 22 juin 2008 08 h 08

    Assimilation... même dans la langue.

    Depuis le début des années 1990 la langue française, dans sa sagesse... de conquérante des premières nations, a "avalé" le mot "inuit" en lui accollant un "s" au pluriel, alors qu'en Innututtut "inuit" est déjà au pluriel ! Un "Inuk", deus "Inuuk" et des "Inuit".