Avoir les bleus

Joblo et Jean Lemire, marraine et parrain du voilier Bleu, fracassent la traditionnelle bouteille de bulles offertes à Neptune durant le baptême à Gaspé.
Photo: Joblo et Jean Lemire, marraine et parrain du voilier Bleu, fracassent la traditionnelle bouteille de bulles offertes à Neptune durant le baptême à Gaspé.

«Au lever du soleil, jeudi matin, on croisait Mont-Saint-Pierre, Grande-Vallée, Petite-Vallée... sous le soleil, vent sec, frais et musclé, et on s'est offert un super trip de voile. 35 noeuds de nord-ouest dans le flanc bâbord à regarder défiler les grands caps de la Gaspésie. La mer comme on en rêve. Comme dans un film de Fellini. Comme dans une chanson de Trenet, mais sur un beat de Django. Sur une machine qui nous faisait des pointes à 18,5 noeuds. Mais on gardait le pied sur le frein. Le genoa fait 40 mètres carrés... alors que le spi fait 200 mètres carrés.» - Jean Sylvestre, Extrait du journal de bord de Bleu

Gaspé — On ne m'avait jamais proposé d'être la marraine d'un enfant dont la gestation a duré deux ans et demi. Marraine d'un rejeton de la mer, non plus. L'honneur est grand, ne contrarions pas Éole, ça ne se refuse pas. Et le parrain, le navigateur Jean Lemire, n'a pas décliné l'offre non plus. Le voilier Bleu, plus bleu que le bleu de nos yeux, a mis le cap sur Gaspé une semaine avant la date prévue du baptême, dimanche dernier. Dans un mois, le 20 juillet, il mettrait les voiles sur Saint-Malo en partant de Québec pour participer à la célèbre transat.

Mes copains marins, plus fous que des fous de Bassan, étaient enfin libres, ailés, volants, poussés par un bon «swell», la houle, aspirés par le bleu de la mer et des cieux. Tout baignait. «Le vrai baptême, c'était ça, dans l'eau», me dit Ricky, l'heureux papa et skipper. «Les quelques heures que ç'a duré furent paradisiaques, la mer belle, le paysage à couper le souffle, on avait le vent portant avec nous. Bleu est fabriqué pour exprimer tout son potentiel de vitesse avec le vent portant. Rien que ça m'a payé pour tous les efforts des deux dernières années.»

Éric Tabardel connaît chaque millimètre de son Bleu de 40 pieds; il l'a construit couche de fibre de verre par-dessus couche, avec une bande de mordus de la voile et de la course. Le seul morceau qui n'est pas sorti de son atelier: le mât en fibre de carbone, ultra-léger, le squelette de la voilure. Et c'est lui qui a pété d'un coup sec dans la baie de Gaspé, en face de Cap-aux-Os.

«Bleu s'en venait à Gaspé, chez eux, se faire baptiser en eau salée. Sur le coup, c'est la surprise. J'étais fâché contre la baie de Gaspé, relate calmement Ricky. C'était la fin de la course, du rêve. Mais en même temps, il fallait faire vite pour que le mât ne perce pas la coque. On a dû tout arracher, casser ce qui tenait encore, trancher des câbles de milliers de dollars. Ça fendait le coeur. On coupait des couettes de fils électriques qui avaient pris des semaines à installer. Chaque morceau détruit, tu penses au boulot que ça t'a pris. Ce sont des images qui vont me rester toute la vie.»

Pleurer de l'eau de mer

La marraine a versé des gallons d'eau de mer. Elle a même levé le coude un peu trop solide pour noyer sa peine. Mon ami Christian, un autre marin qui a traversé l'Atlantique l'été dernier, m'a consolée en me reversant du Sancerres.

— T'en fais pas, ils vont en parler encore dans dix ans. Ça fait partie du trip.

Je restais dubitative:

— Sincèrement, ça me fait penser à un coït interrompu, je n'arrive pas à oublier la symbolique du mât. J'ai beau aimer les castrats, émasculer un voilier, un pur-sang des mers, ça jette un froid.

— Écoute Josée, ces gars-là jouent avec les limites. Ce qu'ils font n'est pas standard, ils poussent la légèreté et la performance. Ils rêvent de voler, de planer, de sortir de l'eau. Ils testent le mode aéronautique. Tout ça reste expérimental.

— C'est une maudite bonne affaire, a ajouté ma chum Clo. Tu vas garder tes hommes. Dieu sait ce qui serait arrivé s'ils avaient démâté au beau milieu de l'Atlantique.

J'ai levé le coude à nouveau, faut bien remplacer les larmes. J'ai la réputation d'être humide.

Le lendemain matin, sur le quai de la marina, les marins français de la Grande Traversée, en escale à Gaspé entre La Rochelle et Québec, s'arrêtaient devant Bleu, trop heureux de donner leur avis: «C'est vous, le mât en carbone? C'est pas un mât de chez nous, ça! Savez, les bateaux d'occase, c'est mieux; ç'a fait ses preuves. Vous ferez pas la course alors?»

Tout pour remonter le moral à défaut de remonter le fleuve.

Mon copain Johnny-guitar qui était à bord du quillard lors du grand «crac», leur répond: «On cherche un avion capable de nous livrer un colis de 70 pieds de long. Si le mot "miracle" est dans le dictionnaire, il faut bien s'en servir une fois de temps en temps!»

Et ça fait pop!

Le célèbre skipper Mike Birch passe par là lui aussi; il habite à Gaspé désormais, y construit son prochain bateau. Je lui ai donné un coup de main il y a huit ans pour ravitailler son trimaran Nootka lors de la Québec-Saint-Malo. Il a déjà cassé sa pipe, même en course, ne se souvient plus du nombre de fois. D'ailleurs, il s'en fout. À 76 ans, on ne compte plus les tours, ni les traversées, ni les ratés: «Ça m'est arrivé deux ou trois fois de démâter. Une fois sur Tag, en 1995, au nord du Danemark. Je ne devrais pas dire ça, mais l'important, c'est d'avoir de bons commanditaires...», dit-il avec son sourire narquois de vieux loup de mer. Sa femme, France, cherche déjà à trouver les 100 000 $ manquants pour faire venir un nouveau mât à Bleu.

Ricky se fait philosophe après le choc initial. Il n'a même pas pleuré, la preuve que la mer est pleine de larmes retenues et que ça n'empêche pas les poissons de faire l'amour joyeusement.

«Depuis deux ans et demi, je me suis concentré sur le résultat. Je réalise depuis deux jours que ce n'est plus le résultat qui compte, c'est le chemin. J'en suis venu à remercier la baie de Gaspé parce qu'il n'y a pas de meilleur endroit pour attendre un nouveau mât. Les gens d'ici feraient n'importe quoi pour aider. La sympathie, la gentillesse, la bonne volonté, tout est là, je n'ai qu'à me laisser faire. Je voulais vivre l'aventure? Ça vient avec. Tu ne sais pas comment ça va finir, t'as pas de garantie, mais tu vis à 100 %. Je connaissais les risques. Je suis rationnel dans ma folie. Être malheureux, ça ne changera rien, au contraire.

«En arrivant ici, avec mes ailes en moins, j'ai même ressenti un certain soulagement: plus de pression, je m'en vais faire du "kite", c'est même pas de ma faute. Game over. J'ai appelé le fabricant du mât qui était aussi dévasté que moi; on n'arrivait pas à parler ni un ni l'autre au téléphone. C'est de la mauvaise pub pour lui. Mais là, j'ai pris 24 heures de congé, on va en faire venir un autre de France, on ne fera pas la même course et y a peu de chances qu'on soit inscrits légalement ou qu'on se qualifie, mais on va la faire. Ça peut pas finir de même.»

Le parrain, Jean Lemire, se reconnaît entièrement dans la démarche d'Éric Tabardel: «T'es rarement dans le trouble quand t'es entouré de marins, dit-il. Tout le monde connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un... D'habitude, les marins, ça trouve des solutions. Il reste un mois avant la course. Ricky n'aura pas le temps de se pratiquer et de faire corps avec son équipage, mais c'est pas grave. Moi, je continuerais à sa place. On a déjà pété plein de mâts en amour pis ça nous empêche pas de recommencer!»

Champagne, on baptise!

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Arrêté: le temps en Gaspésie. Je ne connais pas d'endroit plus propice pour suspendre toute activité urgente. Suffit de se laisser bercer par la mer. En passant, demain, le 21 juin, c'est le solstice d'été, la Journée nationale des autochtones et la Journée de la lenteur. On y propose le Cirque du sommeil, une zone câlins, du tricot dans le parc, une zone de slow dating, du tango lent, du taï chi Qi-Gong, du chant bulgare et du yoga Kundalini. C'est n'importe quoi, mais c'est une belle façon de trouver le temps long. Rendez-vous statue Félix Leclerc de 9h à 21h au parc Lafontaine à Montréal.

Savouré: le dernier «record» de Renée Martel, L'Héritage. Un disque qui s'écoute bien sur la 132, en route vers «le pays» et un magnifique duo avec Richard Desjardins et sa chanson «À un coeur de cristal». Rien que pour elle, ça vaut la peine de s'attarder sur la route.

Aimé: le dernier CD de Dick Rivers, Country. Très cowboy français qui retrouve ses racines gaspésiennes. I love my Dick, un rien démâté, un brin nostalgique. Un duo avec Audrey de Montigny et un autre avec Cabrel (Les Yeux bleus). Ne manque que les paroles au livret pour qu'on puisse les apprendre par coeur.

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Joblog

La Grande Traversée

Ils arrivent à Québec le 24 juin à l'occasion des fêtes du 400e. 160 marins français sur 38 voiliers partis de La Rochelle le 8 mai dernier. On les reconnaît facilement à leur hâle, la couleur de leurs yeux délavés, leur sourire de baroudeurs, leur barbe, leur pipe, leur boucle d'oreille, leurs cheveux salés par la mer et leur accent. Ils auront parcouru 3500 milles et navigué durant 43 jours, dont une dizaine sur le fleuve. Des jours de «pétole» (sans vent), comme ils disent, des jours de brouillard, mais ils ont mis le temps, c'était pas la course.

Voilà la première flottille civile à remonter le Saint-Laurent en 400 ans, depuis Champlain. Depuis la dernière guerre, on n'a jamais vu autant de bateaux de l'amitié réunis sur notre fleuve.

Et on leur a assigné 13 loups de mer québécois pour le remonter de Gaspé à Québec, sur les 400 milles qui restent. Les écueils sont nombreux: les courants, les vents et le brouillard. L'eau froide aussi, à 2 °C, qui gêne les manoeuvres et rend les doigts gourds.

Parmi les anecdotes savoureuses qu'ils ont partagées quant à l'accueil en sol québécois, celle-ci, de l'équipage du Arduenn (12 mètres): «On était à deux jours de l'arrivée à Gaspé et un bateau s'est approché de nous, me dit Bruno, le skipper. On s'éloignait, il s'approchait. On a cru que c'étaient des pirates canadiens! Finalement, ils nous ont fait de grands signes, ils voulaient nous donner du poisson. Ils se sont placés à deux mètres et ont lancé des crabes sur le pont. Nous avons dû les faire cuire en trois fois, la casserole était trop petite. Mais, soyez gentille, on voudrait remercier L'Otariedes Îles-de-la-Madeleine pour l'excellent repas.»

Ils étaient 72 000 personnes à saluer leur départ à La Rochelle, on leur en souhaite autant à l'arrivée mardi prochain à Québec. Soyez sympas, apportez-leur le Ricard!

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www.chatelaine.com/joblo

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cherejoblo@ledevoir.com
1 commentaire
  • Yannick Sevigny - Abonné 20 juin 2008 10 h 48

    Comment peut-on supporter Bleu?

    J'AURAIS BIEN UN PETIT 20$ À DONNER POUR SUPPPORTER L'ÉQUIPAGE DU BLEU DANS SES MALHEURS. AVEC UN PEU DE SOLIDARITÉ, PEUT-ÊTRE QUE LA COURSE EST ENCORE POSSIBLE?

    EST-CE QUE Ç'EST ENVISAGABLE...?

    Y. SÉVIGNY,QUÉBEC