Visite chez Tchang Kaï-tchek

Taipei — Vision incongrue dans un parc bucolique de Taïwan: à Tzuhu, localité champêtre à moins d'une heure de la capitale, Taipei, quelque soixante statues d'un dictateur disparu sont réunies dans un quadrilatère de cinquante mètres sur deux cents et forment un contraste surréaliste avec l'harmonie ambiante.

Le dictateur en question est Tchang Kaï-tchek. Il trône un peu partout, assis, debout, haranguant la foule, avec ou sans sa canne, le plus souvent en cuivre, mais quelquefois en pierre... Sauf erreur, Mao et Staline eux-mêmes n'ont sans doute jamais eu pareil traitement!

Lorsque le féroce régime de son parti, le Kuomintang, qui avait régné sur Taïwan de 1949 à la fin des années 80, a été «déboulonné», une poignée de fans de l'ex-dictateur ont eu l'idée de récupérer les statues désaffectées et de les rassembler sur le terrain de ce qui fut une de ses dernières demeures. On y a aussi installé un mausolée.

Fin 2007, ce parc-mausolée avait été fermé par le précédent gouvernement. Mais voilà: au printemps 2008, l'ancien Parti-État est revenu au pouvoir, par les urnes cette fois. Et le parc-mausolée, avec tous ses fantômes de métal, vient d'être rouvert. Dimanche 1er juin, ils étaient entre dix et quinze mille, jeunes et vieux, à être venus visiter le parc, se faire photographier avec tonton Tchang, et à venir baisser la tête devant son catafalque.

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Les temps changent à Taïwan. Les «anciens» sont revenus. Le nouveau leader du Kuomintang, Wu Poh-Hsiung, s'est rendu à Pékin, il y a dix jours, dans un geste sans précédent en 60 ans. Des négociations directes doivent s'ouvrir cette semaine entre Pékin et Taipei, sur des sujets comme les liaisons directes entre les deux rives, le commerce et le tourisme.

Les Taïwanais restent cruellement divisés sur leur identité, entre ceux qui se considèrent comme des membres de la grande famille chinoise et ceux qui voudraient rompre, y compris politiquement, avec cette appartenance.

Le retour du Kuomintang, après huit années de règne chaotique des indépendantistes du Parti démocrate-progressiste de Chen Shui-bian, signifie-t-il que Taïwan va maintenant se faire avaler à petit feu, sans coup férir, avec la complicité de ses propres dirigeants?

«Pas si vite, dit Antonio Chiang, journaliste émérite, ex-héros de la résistance, un brin désabusé, mais toujours souriant. Il y a une nouvelle génération au Kuomintang, et beaucoup de ces gens-là sont devenus, eux aussi, Taïwanais avec le temps. Le nouveau président Ma Ying-jeou doit donner des gages à toute la population.»

Ma et ses amis savent qu'une partie de leur vote est venu de gens qui ont voulu donner une leçon au parti indépendantiste après deux mandats décevants, sans pour autant adhérer aux thèses «unificationnistes» de la vieille garde «nationaliste chinoise».

On pourrait comparer la nouvelle garde du Kuomintang à une aile nationaliste du Parti libéral du Québec, qui ferait dans l'affirmation patriotique, mais sans aller jusqu'à l'indépendance, tandis que la vieille garde, toujours influente, pourrait être assimilée à certaines tendances dogmatiques au sein du Parti libéral canadien. Un parti qui considère comme usurpateur quiconque — indépendantiste ou non — ose chasser du pouvoir, comme ce fut le cas en 2000 à Taipei, une formation hégémonique qui avait fini par s'identifier au pouvoir lui-même.

Certains sont plus alarmés que M. Chiang. Tsai Ing-wen est la nouvelle dirigeante du Parti démocrate-progressiste, la formation indépendantiste. Cette petite femme énergique rencontrait la semaine dernière quelques journalistes étrangers qui tentaient de s'y retrouver dans les subtilités taïwanaises.

Reconnaissant qu'elle doit aujourd'hui reconstruire un parti divisé, laminé lors de la dernière élection législative (un quart des sièges) et écrasé à la présidentielle qui a suivi, elle constate que la menace militaire chinoise exerce un veto sur toute velléité de déclaration d'indépendance. Ce qu'elle craint surtout, c'est que le Kuomintang ne laisse Pékin gruger peu à peu — c'est la solution de remplacement claire à la solution militaire — la souveraineté de facto acquise par Taïwan au fil des décennies.

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Et puis il y a l'économie, ces 100 milliards de dollars d'échanges annuels entre la Chine et Taïwan. Ce quasi-million de Taïwanais, entrepreneurs avec leurs familles, qui vivent aujourd'hui en Chine. Et puis le tourisme, ces liaisons aériennes et maritimes directes que l'on veut rétablir, et qui seront le clou des négociations qui s'ouvrent cette semaine.

L'idée de Pékin est simple: il y a depuis deux mois à Taipei un nouveau régime plus «souple» de son point de vue, malgré son étiquette du parti de Tchang Kaï-tchek, l'ancien ennemi juré de Mao. Avec ce nouveau partenaire «chinois», les vilains séparatistes sont tassés dans le coin, la coopération économique — que l'on dira bien sûr la plus dépolitisée possible — est à l'ordre du jour. Pas besoin de missiles pour reprendre l'île rebelle: on y mettra simplement le temps et les dollars.

C'est ce vieux Tchang qui doit se retourner dans son mausolée!

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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